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    2/27/2008

    Coeur vagabond

    Un épais brouillard avançait du fleuve vers la ville, saisissant au passage les lueurs des cheminées        d' usines. Le " mur de mer ", comme à son habitude, déversait sur nous sa noire poussière humide.

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    Saurel, du temps où les maisons du port expulsaient au-dehors tôt le matin sa horde de travailleurs, se  moquait bien de l' air au profit de l' acier. La sauvage industrie crachait un feu mortel, sournoisement, pendant les nuits agitées du centre-ville. Ainsi, elle n' était pas inquiétée par les ardents défenseurs d' une " verte paix " qui, trop occupés par leur propre survie, dormaient d' un sommeil tout autant agité. Vue du fleuve, la ville et ses monstrueuses cheminées nous rappelait un conte moyenâgeux et ses dragons cracheurs de feu.

    Le long des quais, tous les matins, on pouvait voir     s' étirer les clochards et s' éveiller les filles. Ni    l' un ni l' autre ne se rappelait vraiment la veille. Les marins sortaient des ruelles comme des ombres,  traînant  derrière eux une odeur d' alcool et de terre violée. Ils s' engouffraient un à un dans le ventre des bateaux, comme la veille dans le ventre des femmes que l' on paie ou que l' on prend. Lorsqu' arrivaient les premières lueurs du jour, le soleil, comme la ville, se cachaient derrière le mur de brouillard et de silence. Les hommes partiraient dans ce matin brumeux et la vie du port reprendrait peu à peu ses habitudes, les usines, leur air...

    Les gens ne se souciaient plus des gestes vicieux et encore moins des femmes vicieuses! Comme si tout cela leur était étranger. Les matinées d' été interminablement pareilles, se prélassaient de         l' aube au zénith sans que jamais rien ne viennent les perturber. La nuit injectait sa violence dans les veines des hommes comme un venin et le jour pansait ses blessures dans un silence complice. Le soir venu, femmes et enfants répondaient d' instinct à un couvre-feu qui n' existait pas.

    Jusqu' à midi, le temps était suspendu puis, doucement, prudemment, s' ouvraient les portes et les fenêtres pour libérer d' un coup les chiens, les chats et les enfants. Peu à peu le linge s' accrochait aux cordes et les bambins aux jupes de leur mère. Les plus vieux se ruaient sur les poubelles et défendaient ferme leur territoire aux chats. Dans ce décor, les chiens n' avaient qu' à bien se tenir!       C' était le quotidien de ce quartier du port, tandis que tout à côté s' éveillait le centre-ville, il faut bien le dire, péniblement. Chaque matin les commerçants tentaient désespérément de faire disparaître les traces laissées par les fêtards de la veille sans jamais y parvenir. Les restaurants quant à eux tentaient de faire disparaître les traces laissées sur les visages. Dans un cas comme dans      l' autre, c' était peine perdue.

    La " grand-rue " ressemblait davantage à un chemin de croix où les gens s' arrêtaient à chaque station par habitude. Les habitants se contentaient de coller le nez aux vitrines, qui exposaient des marchandises destinées aux mieux nantis ou aux étrangers venus du port. L' alcool se vendait dans les merceries comme les diamants à la quincaillerie. De l' intérieur, les commerçants souriaient aux uns et ignoraient les autres, jugeant d' un regard l' épaisseur de leur porte-feuille. Les travailleurs n' enrichissaient que les tenanciers de bars et les tripots clandestins, et s' il restait un peu d' argent, peut-être la famille mangerait-elle. Et ceux qui s' étaient enrichis à la sueur de ces hommes, dépensaient ailleurs le fruit de leurs manipulations. La politique disputait le pouvoir à la mafia et dans ce contexte, ou on faisait la loi ou on lui obéissait. Dans tous les cas, la notion de choix n' existait pas.

    Les habitants qui vivaient près des quais semblaient être sortis de nulle part. Rien de la vie débridée de la nuit ne venait altérer les habitudes du jour. Nous pouvions y circuler et toujours le même sourire nous accueillait: Jean le bottier; Jean le tailleur; Jean le boucher; Jean le barbier; Jean le barman. De tous ces Jean, un seul ne souriait à personne: Jean Foucault, simple débardeur et simple d' esprit! De plus, ce pauvre homme timide et bègue était bossu et faisait les frais des railleries et des moqueries des passants. Depuis la mort de sa femme à la naissance de sa fille, il s' était renfermé tel un ours et ne sortait de sa tanière qu' au printemps. Cela remontait si loin que personne ne pouvait deviner son âge, ni celui de sa fille. Il ne faisait que les quelques pas le séparant de son travail et y revenait le nez collé au trottoir! Il survivait dans cette rue qu' inondaient les promeneurs et les marins, comme un fantôme, plus que l' ombre de lui-même. De sa fille personne n' en savait rien:  La Foucault qu' on         l' appelait, la folle du port. Les hommes la regardaient avec convoitise alors que leurs femmes maudissaient sa beauté. Quant aux enfants, elle       n' était que cette folle dont on ne parle pas...

    L' enfance de la Foucault était passée inaperçue. Personne ne l' avait déjà vue jouer avec d' autres enfants sur les quais face au fleuve. Quelques fois seulement elle s' était aventurée à entrer dans la cour de l' école du coin, mais avait été sauvagement évincée. Elle ne sortait plus depuis des années, que pour faire les courses et se rendre à l' église le dimanche, toujours accompagnée de son père. Chaque pas franchi dehors semblait lui peser et elle fixait chacune des fentes du trottoir comme un obstacle à franchir. Et quand le hasard nous faisait découvrir la splendeur de ses yeux d' un bleu limpide et clair, on n' y voyait au fond qu' une enfance oubliée.

    À l' apparition d' une adolescence précoce, déjà plus personne ne se rappelait l' enfant qu' elle n' avait jamais été. Elle était apparue un jour comme une sirène venue du fleuve en face. Sa vie prenait racine dans un conte sans but ni fin. Elle ne parlait jamais  et nul ne s' en plaignait. Elle passait son chemin, comme son père, les yeux rivés sur le trottoir, cherchant toujours à éviter un précipice inexistant. Si quelqu' un l' abordait, elle bondissait comme un fauve derrière le premier arbre qui pouvait la soustraire des regards inconnus. Pourtant: Dieu qu' elle était belle. Elle fuyait alors les lieux d' un pas alerte, pour se réfugier chez-elle et s' y enfermer durant des jours. La petite maison en bois peint tenait dangereusement sur ses assises. Le terrain en pente lui donnait des airs de maison hantée. Le jardin délabré s' accrochait difficilement à la vie, pendant que derrière des fenêtres éternellement closes, toute vie semblait s' être échappée. On ressentait très bien dans ces matins calmes et brumeux, que ceux de cette fille camouflaient des orages. Mais comme elle était belle...

    Les années n' avaient nullement altéré sa beauté. Avait-elle vingt, ou trente ans? Le temps n' avait que creusé davantage le fossé qui la séparait de la réalité et du monde extérieur. Son père refusait depuis toujours de la faire instruire. Il disait que ce n' était pas pour elle. Elle affichait un air candide qui n' arrivait pas à camoufler ses tempêtes. Ses yeux maintenant d' un bleu ardent exprimaient pourtant une intelligence maligne et rusée. Ses cheveux noirs comme du jais en rehaussaient l' éclat, encadrant ses pommettes saillantes d' un teint à peine rosé sur sa peau couleur de lait. Son nez fin et minuscule contrastait avec ses lèvres gourmandes et son menton volontaire. Elle ressemblait à une déesse égyptienne que la vie avait privée de soleil. Grande et profilée, elle ignorait le sens même de sa beauté parfaite, qui ne représentait pour elle que son fardeau à traîner. Son corps aux arômes de vanille faisait plus que jamais l' envie des femmes et attisait de plus en plus les désirs des hommes, comme les sarcasmes des adolescents. Mais cette beauté cachait encore ses secrets que trahissaient ses yeux.

    Saison après saison, année après année, aujourd' hui semblait pareil à hier. Un épais brouillard avançait du fleuve vers la ville et déversait sur nous sa même poussière d' usine. Au matin, les mêmes ruelles voyaient descendre les marins empestant l' alcool et le sexe, s' engouffrer dans le ventre des bateaux comme la veille dans le ventre des femmes que l' on ne payait plus, mais qu' on prenait encore. Vers midi s' ouvraient portes et volets sur des visages que       l' on ne reconnaissait plus. Le linge s' accrochait encore aux cordes et les bambins à des jupes devenues trop courtes. On ne tolérait plus ni les chiens ni les chats et les enfants se battaient maintenant entre eux pour assurer leur territoire. Le soir venu, étrangement, subsistait un couvre-feu qui n' avait jamais existé, mais qui semblait acquis  pour la population vieillissante. Le temps avait transformé le paysage urbain et les visages, mais avait oublié La Foucault et son père qui posaient les mêmes gestes au même moment, allant et revenant comme le fleuve en face.

    Depuis six ou sept ans, elle se voilait une partie du visage, comme pour camoufler son indéniable beauté aux regards indiscrets. On acceptait ce fait comme une excentricité, à l' image même de la folle du port. Puis un jour elle avait retiré ce voile aussi subitement qu' il était apparu. Sur sa joue droite, apparaissait maintenant une cicatrice longue d' au moins trois centimètres partant de sa tempe, jusqu' au coin de sa lèvre supérieure. Personne n' avait posé de questions mais tous avaient un avis sur la question. Son père avait pris sa retraite cinq ans plus tôt et désormais sa fille faisait les allers-retours de la maison à l' épicerie, seule et toujours mystérieuse. Qui aurait osé aller frapper à sa porte? D' ailleurs, qui s' en préoccupait?

    Oh! Il y avait bien cette madame Guertin, assistante sociale, qui par professionnalisme ou par curiosité avait tenté plusieurs fois de s' approcher de la maison, mais toujours La Foucault l' attendait, arme au poing. Mais après plus de dix ans, elle avait fini par se dire que cette fille ne manquait de rien, sauf de jugement. Et elle avait cessé ses assauts. Il y avait bien maintenant cette cicatrice qui l' intriguait, mais pour rien au monde elle aurait osé aborder la question avec elle ou avec son père. Elle était adulte après tout. Depuis un an elle avait pris à son tour une retraite bien méritée et se promettait des jours heureux. Mais cette histoire de cicatrice la harcelait jour et nuit et, sans que personne ne le sache, elle avait resserré sa surveillance et se promettait d' élucider ce mystère. Elle était inquiète pour elle car après toutes ses années, elle s' était attachée à cette fille fragile et si forte à la fois. Elle restait un réel mystère pour une femme de son expérience, habituée à oeuvrer auprès des gens démunis psychologiquement comme La Foucault. Elle la trouvait bien dégourdie pour une fille dans son état, fort débrouillarde pour une personne sans instruction, élevée sans mère et loin du monde extérieur. Mais la Foucault fuyait son regard, lui retirant ainsi toute possibilité d' un réel contact. Mais elle n' avait jamais baissé sa garde. Toujours elle la surveillait de loin. Cette cicatrice...

    Elle avait remarqué que depuis que La Foucault avait retiré ce voile qui lui cachait le visage, son attitude avait changé. Elle s' habillait maintenant de manière à faire ressortir ses courbes encore gracieuses. Elle attachait ses cheveux qu' elle n' avait jamais coupés, mettant en évidence la beauté de ses traits. Elle regardait les passants droit dans les yeux, exprimant ainsi un mépris longtemps réprimé. Pareille arrogance chez cette fille depuis toujours réservée donnait froid dans le dos. Ces changements d' aucune subtilité n' étaient pas pour apaiser les inquiétudes de madame Guertin. Elle se disait que cette soudaine assurance cachait une autre réalité. Elle en aurait la certitude en essayant de  s' approcher de la maison le soir venu. Mais elle ne devait pas se faire surprendre car la tigresse n' en était pas à ses premières menaces à son endroit.       Sa curiosité était plus forte que la crainte qu' elle avait d' être surprise. Ce soir elle saurait...

    Ce soir-là, le ciel orageux de novembre avait retenu à l' intérieur les habitudes des lieux. Un à un les badauds rentraient chez-eux d' un pas hésitant. Madame Guertin, bien emmitouflée dans une couverte qui trahissait son âge, s' était faufilée entre les arbres encore verts pour atteindre d' un pas rapide les abords de la maison. Le lustre du salon éclairait faiblement la pièce, donnant au reste de la maison un air sinistre et inquiétant. La vieille regrettait maintenant sa hardiesse et souhaitait que ses angoisses à propos de cette fille ne soient que le fruit de son imagination. Se risquant à contourner la maison pour voir dans les autres pièces, elle surprit La Foucault devant un large miroir d' entrée, contemplant son reflet dans la lueur provenant du salon. De peur qu' elle ne la voit, l' assistante sociale s' agenouilla sous la fenêtre et respira un bon coup. Elle se sentait comme un voleur qui épiait sa proie et eut soudain honte de sa témérité. Qu' à cela ne tienne, elle devait savoir ce qui se passait dans cette maison. Elle s' approcha d' une fenêtre qu' elle soupçonnait être une chambre à coucher et au même moment, la lumière éclaira la pièce, jetant la vieille sur le dos, surprise par cet éclat soudain. Elle avait trébuché sur une pierre posée là par hasard. Retenant sa respiration de crainte d' être entendue, elle bondit sur ses jambes malgré son âge et courut jusqu' à en perdre haleine la distance qui la séparait de chez-elle. Décidément, elle ne pourrait pas réussir à résoudre les mystères de La Foucault ce soir-là... Et peut-être jamais après tout.

    Au matin, le son d' une sirène avait réveillé les clochards encore endormis depuis toujours sur les quais. Puis une seconde avait fait bondir les gens du lit, peu habitués à la nouveauté. Puis une troisième avait précipité les enfants dehors, trop heureux qu' il y ait enfin un peu d' action. Malgré une pluie torrentielle, en un rien de temps tous y étaient: Les voisins, les curieux, les chiens qui aboyaient à autant de précipitation. Ça se passait chez les Foucault.    L' ignorance des faits déliait les langues: « Le vieux est mort. » « La folle a fait une crise. » « Non, ils ont été dévalisés. » « Non, elle a tué madame Guertin. Je l' ai vue près de la maison hier. » Rien de tout cela ne collait à la réalité, mais tous voulaient être à l' avant-scène. Les spéculations allaient bon train. Puis madame Guertin qui s' était faufilée dans la foule vint calmer les rumeurs:         « Laissez les policiers-ambulanciers faire leur travail nom de Dieu » cria-t-elle. La foule s' était rassemblée dans la petite cour adjacente à la maison, empêchant ainsi le passage des enquêteurs venus porter main forte.

    Les ambulanciers sortaient maintenant de la maison avec une civière, ma foi vide? On ne pouvait discerner qu' une forme pas plus grande qu' un chie. Ce ne pouvait pas être la fille, bien en chair et en os, qui sortait à présent accompagnée de deux policiers. On l' escorta poliment jusqu' à la voiture-patrouille, la fit asseoir et referma le tout sur la curiosité des gens. Un agent resta posté près de la voiture et l' autre se dirigea lentement vers la foule afin de les disperser. L' ambulance partit avec sa mystérieuse cargaison, déchirant l' air de son cri strident. La foule restait là pour la suite des événements. La pluie avait cessé soudainement, laissant pointer dans le ciel orageux quelques rayons timides du soleil. Rien ne se passait. L' attente était insoutenable. Un indescriptible murmure, comme un chant, s' entendait provenant du fleuve. Comme à son habitude, le brouillard venait lentement couvrir les quais, emmenant avec lui ce matin-là une odeur de mort. Dans la voiture-patrouille, La Foucault fixait les gens de ses yeux remplis de grisaille. Elle regarda l' assistante sociale qui s' approchait doucement et baissa la tête. Elle ressemblait davantage à une condamnée à mort qu' à une madonne dans ce matin d' orage, mais comme elle était belle encore. Ses longs cheveux couvraient une partie de son visage qui n' exprimait que de l' errance. Plus que jamais, les gens ressentirent ce matin-là une envie irrésistible de serrer ce coeur vagabond dans leurs bras. On l' emmena et les gens restèrent ainsi quelques minutes encore, debout devant la maison qui s' était refermée sur ses secrets.

    On put lire dans le journal du lendemain:

    « Une fin atroce pour un vieil homme... » Jean Foucault avait été sauvagement battu par sa fille cinq ans auparavant et celle-ci avait conservé le corps dans un sac de plastique au grenier. On ne pouvait pas savoir quel avait été le motif de cette boucherie puisque la fille n' avait plus jamais parlé depuis. On ne connaissait que les faits. L' homme avait été battu avec une barre de fer puis on lui avait coupé les doigts des deux mains et arraché les yeux. Sa mort avait été lente et cruelle. On conclut que la cause devait probablement provenir d' un cas d' inceste longtemps dissimulé et que ce coeur vagabond avait fini par de rebeller. On ne l' a plus jamais revue... Fin

    Pa

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