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4/8/2008 Les péripéties d' une bohème...Comme à l' image de mon peuple, je suis continuellement en mouvement. Mais depuis deux ans, le mouvement s' est transformé en tornade. Les événements se bousculent à la puissance 5. La pauvre bernache que je suis a bien du mal à garder ses ailes déployées. Je tente désespérément de tenir le cap mais les rafales me renvoient à la case départ. Chaque fois je retrouve mon nid sans dessus-dessous. Alors reprend le dur labeur de reconstruire le nid. Et durant ce temps vous m' avez manqué. J' écris ces mots en attendant le mage technicien qui viendra rétablir la communication entre vous et moi. Je suis impatiente d' avoir enfin le temps de vous lire et de NOUS lire. Nous avons un livre à écrire. Heureux printemps. 3/21/2008 Mémoires vivesCertaines personnes ont en mémoire les enseignements de leurs ancêtres. D' autres ont appris par le biais de la religion que pour aimer, il faut s' aimer soi-même. Mais pour ce faire, il faut qu' un être plus grand que soi nous aide à y parvenir. Nous l' appelons Dieu, le Grand Manitou ou le Grand Esprit, pour nous ce n' est qu' une seule et même entité spirituelle. Peu importe son nom, le message reste le même : Je t' aime parce que tu es unique. Voilà ce qu' Il m' a dit un jour : Prends conscience de mon message. J' entends tes cris qui traversent l' obscurité et les nuages, qui se mêlent à la lumière des étoiles et se frayent un passage jusqu' à mon coeur, en suivant le chemin d' un rayon de soleil. Comme toi, je connais l' angoisse en entendant le cri d' un lièvre qui étouffe dans le noeud coulant d' un piège, ou celui d' un moineau tombé du nid de sa mère, ou les pleurs de l' enfant qui essaye en vain de gagner l' amour de son père ou d' une mère qui tente en vain de sauver la vie de son fils. Sache que je t' entends aussi. Sois calme et en paix car je suis avec toi. J' apporte le soulagement à ta détresse dont je connais la cause et le remède. Tu pleures sur tous tes rêves d' enfant qui se sont évanouis avec les années. Tu pleures sur ton amour-propre meurtri par l' échec. Tu pleures sur ton potentiel que tu as sacrifié pour la sécurité. Tu pleures sur ton individualité que les autres ont piétinée. Tu pleures sur tous tes talents gaspillés et tu te regardes parfois avec mépris. Tu te détournes avec terreur de l' image que te renvoie ton miroir. Qui est cette caricature qui te fixe d' un regard froid et chargé de honte? Où sont donc passées la grâce de tes manières, la beauté de ta silhouette, la clarté de ton esprit et ta répartie vive? Qui a volé tes avoirs? Le sais-tu? Pourtant un jour tu as posé ta tête sur un oreiller d' herbe tendre dans le champ de ton père et, contemplant le ciel, t' étais juré que tout l' or de Babylone serait un jour à toi! Tu as lu bien des livres, tu as rempli tes cahiers de notes, convaincu qu' un jour ta sagesse égalerait ou dépasserait même celle du roi Salomon, et que les saisons se transformeraient en années jusqu' à ce que ton règne arrive dans ton propre paradis. T' en souviens-tu? Les années ont passé et détruit tes souvenirs, car elles ont rempli ton esprit de craintes, de doutes, d' angoisses, de remords et de haines. Il n' y a pas de place pour les souvenirs là où ces bêtes habitent. Mais ne crains pas. Je suis là en ce moment présent et ce moment est le seul qui importe. Tout ce qui s' est passé à ce jour n' existe pas plus dans ton esprit, que le temps que tu as passé à te chercher. Ce qui s' est passé est mort et que les morts enterrent les morts. Aujourd'hui est ton premier jour. C' est ton anniversaire. Aujourd'hui est ta nouvelle date de naissance. Tout ce qui s' est passé avant, comme au théâtre, ce n' était qu' une répétition. Maintenant le rideau est levé et cette fois-ci le monde regarde et attend pour t' applaudir. Cette fois tu n' échoueras pas. Allume des chandelles, brûle de l' encens, verse le vin et partage ton gâteau. Tu reviens à la vie. Comme le papillon sortant de la chrysalide, tu voleras aussi haut que tu le souhaites et ni les guêpes, ni les libellules, ni les mantes de l' humanité ne t' empêcheront de réussir ta mission ou ta recherche des vraies richesses de la vie. N' oublie jamais ce que je t' ai dit au moment de ta naissance : « Tu es mon plus grand miracle. Tu es le plus grand miracle du monde.» Ces mots-là tu les as pleurés. Et tu les pleures encore parce que tu ne me crois pas. Et tu ne fais rien pour mettre fin à ton incrédulité, car comment pourrais-tu être un miracle alors que tu as si peu confiance en toi? Comment pourrais-tu être un miracle alors que les dettes t' accablent et que les tourments te tiennent éveillé, te demandant d' où viendra le pain de demain? Pourtant... Combien de prophètes, de sages, de poètes, d' artistes, de savants, de compositeurs, de philosophes ou de messagers t' ai-je envoyés, porteurs de la nouvelle de ta propre identité, de ton potentiel divin et des secrets de ta réussite? Et toi? Comment les as-tu traités? Alors je te tends la main encore une fois. C' est ta seconde chance car tu fais partie de ceux qui restent. Nul besoin de dire : " Ne savais-tu pas? " Mais encore : " N' avais-tu pas entendu mes messages? " D' autres diront : " Ne te l' avait-on pas dit depuis le début des temps? " Non. Tu n' as pas su, ni entendu, ni compris. Il t' a été dit que tu n' étais qu' une divinité déguisée, un esprit qui s' amusait à jouer le rôle de ta vie. Il t' a été dit que tu es un ouvrage noble de coeur mais que la raison détruit. On ne t' a pas dit que tu disposais de facultés infinies, admirables de formes et de mouvements, comme un ange en action ou un dieu en éveil. On ne t' a pas dit que tu étais le sel de la terre, que tu avais le secret pour déplacer les montagnes et pour réaliser l' im-possible. Si on te l' a dit, tu ne l' a pas cru. Tu as ainsi brûlé ta carte routière menant au bonheur. Tu as abandonné ton droit à la paix intérieure. Tu as soufflé sur les bougies qui jalonnent ta vie afin d' éclairer le chemin de ta destinée, celui qui devait te mener à ta gloire. Tu as trébuché, perdu et effrayé dans l' obscurité que tu as toi-même provoquée. Tu t' es perdu dans la noirceur de la futilité et de la pitié, jusqu' à tomber dans l' enfer de ta propre création. Et tu as alors pleuré... Tu as frappé ta poitrine en maudissant le sort qui s' acharnait sur toi. Tu as refusé de voir la laideur de tes actes, d' accepter les conséquences de tes pensées négatives ou de tes actions basses, et tu as cherché un bouc émissaire responsable de tes échecs. Et vite tu l' as trouvé: Tu as blâmé la vie, Dieu, tes parents, le clan ou l' esprit des lieux. Mais tu t' es trompé. Tu n' es ni sourd, ni aveugle, ni handicapé. Tu peux entendre les messages. Tu peux voir ce qui est beau ou ce qui est laid. Malgré tous les handicaps, tu peux ressentir ce qui est bon ou mal, l' amour ou la haine, la paix ou la guerre. Alors ne fais pas l' autruche. Toi seul connais le regard de l' amour, même aveugle. Toi seul peut entendre les mots "Je t' aime", même sourd. Et tu n' es pas muet. Tu peux parler comme nulle autre créature sur terre et tes paroles peuvent apaiser la mauvaise humeur, remonter le moral, stimuler le découragement, égayer le malheur, réchauffer la solitude, louanger le courage ou la valeur de quelqu'un, encourager l' effort, instruire l' ignorance et dire "je t' aime". Es-tu paralysé? Qu' importe. Tu n' es pas un arbre condamné à un carré de terre alors que le vent et le monde profitent de toi. Avec le temps, même l' or ou l' acier terniront et perdront leur valeur mais pas toi. Aucune des merveilles du monde ne t' égaleront un jour parce que c' est toi qui les a créées. Rien n' est plus extraordinaire que toi. Alors pourquoi t' es-tu trahi?... Pourquoi pleures-tu en disant que toutes les bénédictions de l' humanité t' ont été retirées? Pourquoi t' es-tu fait croire que tu étais impuissant à changer ta vie si elle ne te plaît pas? Es-tu dépourvu de sens? De talents? De possibilités? De plaisirs? D' instincts? De sensations? De fierté? L' espoir t' a-t-il abandonné? Pourquoi restes-tu dans l' ombre comme un géant vaincu? Pourquoi restes-tu dans l' attente d' un transport pathétique qui ne te mènerait que vers le vide? Réponds-toi, sans pudeur. Où sont les handicaps qui ont entraîné tes échecs? Ne se trouvent-ils pas uniquement dans ton esprit? Tu t' es toi-même condamné à un champ aride et tu restes là, incapable de te pardonner ton propre échec, te détruisant dans la haine ou les paradis artificiels, accusant les autres des crimes que tu as commis envers toi-même. Jamais tu n' as montré ton appréciation de ta propre individualité, tu n' as affirmé ton authenticité, démontré ta valeur et le miracle de ta personne. Pourtant tu es la chose la plus rare du monde : Tu est toi, seul et unique. Tu es un trésor sans prix, doté de qualités d' esprit, d' expression, de mouvement, d' aspect et d' actions telles que personne ayant vécu, vivant ou qui vivra, n' aura jamais. C' est ça le secret de ta vie et le miracle de ta création. Ne te cache plus jamais dans l' ombre de toi-même. Ne marche pas comme marche ton frère. Ne parle pas comme parle ton chef. Ne travaille pas comme le font les autres. N' imite personne. Sois toi-même et proclame ta rareté. Tu commences à sourire... Regarde autour de toi. Vois. Là où hier encore tu te vautrais dans les échecs, tu marches maintenant la tête haute sur un tapis d' or. Rien n' a changé, sauf toi, car maintenant tu es tout. Sois patient envers tes progrès. Ce que tu acquiers avec le plus de peine est ce que tu conserves le plus longtemps. Toute acquisition noble comporte sa part de risques. Celui qui a peur de rencontrer l' un ne mérite pas l' autre. Tu n' es pas un caprice temporaire dans le laboratoire de la vie. Tu n' es pas l' esclave de forces que tu ne peux comprendre ou contrôler. Tu es une libre manifestation d' aucune autre force que la tienne, d' aucun autre amour que le tien. Tu as été créé dans un but bien précis : Ta propre réalisation. Alors tends la main. Écoute ces paroles. J' ai besoin de toi et toi de moi. Nous avons un monde à rebâtir. Tu l' as reçu un jour et obtenu tout pouvoir sur lui : Pouvoir de penser, pouvoir d' aimer, pouvoir de vouloir et d' agir, pouvoir de rire et de pleurer, pouvoir de créer mais aussi de détruire, pouvoir d' imaginer ou de planifier, pouvoir de parler ou de se taire. Tu es un être qui peut s' attaquer à tous les défis ou s' adapter à toutes les rigueurs ; un être qui peut diriger sa destinée sans aucune intervention externe ; un être qui peut traduire une sensation ou une perception. Mais par dessus tout, tu es un être qui a le pouvoir de choisir, le pouvoir d' écouter ton âme et le pouvoir de renaître sous une forme plus élevée, parachevée. Jamais ne t' a été retiré le pouvoir de choisir. Sers t' en avec sagesse. Choisis d' aimer, de rire, de créer, de persévérer, de louanger, de guérir, de donner, d' agir, de t' améliorer, de vivre. Les fruits de la terre seront à toi. Ne te contente pas des miettes. Ne cache plus tes talents. Souviens-toi de l' enfant qui disait : " Quand je serai grand..." Un vent froid balaie maintenant le paysage que tu as toi-même créé et disparaît. Jouis de ce jour aujourd'hui et laisse hier là où il est, c' est-à-dire dans le passé. Demain c' est demain. Tu as accompli le plus grand miracle aujourd'hui : Tu es revenu à la vie. Tu ne t' apitoieras plus jamais sur ton sort et chaque jour sera pour toi désormais une joie renouvelée et un nouveau défi. Tu renais, mais tout comme auparavant, tu peux encore choisir l' échec et le désespoir ou la réussite et le bonheur. Ces choix n' appartiennent qu' à toi. Mais dans la facilité comme dans l' effort, fais tout ce que tu fais avec amour : Amour pour toi-même, amour pour les autres et amour pour Lui. Peu importe le nom que tu Lui donnes, Il était là quand tu as ouvert les yeux, Il est encore là pour guider ta voie, Il sera là quand tu repartiras vers une vie meilleure. Et le meilleur est pour tout de suite car demain ne nous appartient pas. Maintenant tu ries!... Avec tout cet amour. Maikkana 2/28/2008 Quand on côtoie l' Enfer!2/27/2008 Coeur vagabondUn épais brouillard avançait du fleuve vers la ville, saisissant au passage les lueurs des cheminées d' usines. Le " mur de mer ", comme à son habitude, déversait sur nous sa noire poussière humide. Saurel, du temps où les maisons du port expulsaient au-dehors tôt le matin sa horde de travailleurs, se moquait bien de l' air au profit de l' acier. La sauvage industrie crachait un feu mortel, sournoisement, pendant les nuits agitées du centre-ville. Ainsi, elle n' était pas inquiétée par les ardents défenseurs d' une " verte paix " qui, trop occupés par leur propre survie, dormaient d' un sommeil tout autant agité. Vue du fleuve, la ville et ses monstrueuses cheminées nous rappelait un conte moyenâgeux et ses dragons cracheurs de feu. Le long des quais, tous les matins, on pouvait voir s' étirer les clochards et s' éveiller les filles. Ni l' un ni l' autre ne se rappelait vraiment la veille. Les marins sortaient des ruelles comme des ombres, traînant derrière eux une odeur d' alcool et de terre violée. Ils s' engouffraient un à un dans le ventre des bateaux, comme la veille dans le ventre des femmes que l' on paie ou que l' on prend. Lorsqu' arrivaient les premières lueurs du jour, le soleil, comme la ville, se cachaient derrière le mur de brouillard et de silence. Les hommes partiraient dans ce matin brumeux et la vie du port reprendrait peu à peu ses habitudes, les usines, leur air... Les gens ne se souciaient plus des gestes vicieux et encore moins des femmes vicieuses! Comme si tout cela leur était étranger. Les matinées d' été interminablement pareilles, se prélassaient de l' aube au zénith sans que jamais rien ne viennent les perturber. La nuit injectait sa violence dans les veines des hommes comme un venin et le jour pansait ses blessures dans un silence complice. Le soir venu, femmes et enfants répondaient d' instinct à un couvre-feu qui n' existait pas. Jusqu' à midi, le temps était suspendu puis, doucement, prudemment, s' ouvraient les portes et les fenêtres pour libérer d' un coup les chiens, les chats et les enfants. Peu à peu le linge s' accrochait aux cordes et les bambins aux jupes de leur mère. Les plus vieux se ruaient sur les poubelles et défendaient ferme leur territoire aux chats. Dans ce décor, les chiens n' avaient qu' à bien se tenir! C' était le quotidien de ce quartier du port, tandis que tout à côté s' éveillait le centre-ville, il faut bien le dire, péniblement. Chaque matin les commerçants tentaient désespérément de faire disparaître les traces laissées par les fêtards de la veille sans jamais y parvenir. Les restaurants quant à eux tentaient de faire disparaître les traces laissées sur les visages. Dans un cas comme dans l' autre, c' était peine perdue. La " grand-rue " ressemblait davantage à un chemin de croix où les gens s' arrêtaient à chaque station par habitude. Les habitants se contentaient de coller le nez aux vitrines, qui exposaient des marchandises destinées aux mieux nantis ou aux étrangers venus du port. L' alcool se vendait dans les merceries comme les diamants à la quincaillerie. De l' intérieur, les commerçants souriaient aux uns et ignoraient les autres, jugeant d' un regard l' épaisseur de leur porte-feuille. Les travailleurs n' enrichissaient que les tenanciers de bars et les tripots clandestins, et s' il restait un peu d' argent, peut-être la famille mangerait-elle. Et ceux qui s' étaient enrichis à la sueur de ces hommes, dépensaient ailleurs le fruit de leurs manipulations. La politique disputait le pouvoir à la mafia et dans ce contexte, ou on faisait la loi ou on lui obéissait. Dans tous les cas, la notion de choix n' existait pas. Les habitants qui vivaient près des quais semblaient être sortis de nulle part. Rien de la vie débridée de la nuit ne venait altérer les habitudes du jour. Nous pouvions y circuler et toujours le même sourire nous accueillait: Jean le bottier; Jean le tailleur; Jean le boucher; Jean le barbier; Jean le barman. De tous ces Jean, un seul ne souriait à personne: Jean Foucault, simple débardeur et simple d' esprit! De plus, ce pauvre homme timide et bègue était bossu et faisait les frais des railleries et des moqueries des passants. Depuis la mort de sa femme à la naissance de sa fille, il s' était renfermé tel un ours et ne sortait de sa tanière qu' au printemps. Cela remontait si loin que personne ne pouvait deviner son âge, ni celui de sa fille. Il ne faisait que les quelques pas le séparant de son travail et y revenait le nez collé au trottoir! Il survivait dans cette rue qu' inondaient les promeneurs et les marins, comme un fantôme, plus que l' ombre de lui-même. De sa fille personne n' en savait rien: La Foucault qu' on l' appelait, la folle du port. Les hommes la regardaient avec convoitise alors que leurs femmes maudissaient sa beauté. Quant aux enfants, elle n' était que cette folle dont on ne parle pas... L' enfance de la Foucault était passée inaperçue. Personne ne l' avait déjà vue jouer avec d' autres enfants sur les quais face au fleuve. Quelques fois seulement elle s' était aventurée à entrer dans la cour de l' école du coin, mais avait été sauvagement évincée. Elle ne sortait plus depuis des années, que pour faire les courses et se rendre à l' église le dimanche, toujours accompagnée de son père. Chaque pas franchi dehors semblait lui peser et elle fixait chacune des fentes du trottoir comme un obstacle à franchir. Et quand le hasard nous faisait découvrir la splendeur de ses yeux d' un bleu limpide et clair, on n' y voyait au fond qu' une enfance oubliée. À l' apparition d' une adolescence précoce, déjà plus personne ne se rappelait l' enfant qu' elle n' avait jamais été. Elle était apparue un jour comme une sirène venue du fleuve en face. Sa vie prenait racine dans un conte sans but ni fin. Elle ne parlait jamais et nul ne s' en plaignait. Elle passait son chemin, comme son père, les yeux rivés sur le trottoir, cherchant toujours à éviter un précipice inexistant. Si quelqu' un l' abordait, elle bondissait comme un fauve derrière le premier arbre qui pouvait la soustraire des regards inconnus. Pourtant: Dieu qu' elle était belle. Elle fuyait alors les lieux d' un pas alerte, pour se réfugier chez-elle et s' y enfermer durant des jours. La petite maison en bois peint tenait dangereusement sur ses assises. Le terrain en pente lui donnait des airs de maison hantée. Le jardin délabré s' accrochait difficilement à la vie, pendant que derrière des fenêtres éternellement closes, toute vie semblait s' être échappée. On ressentait très bien dans ces matins calmes et brumeux, que ceux de cette fille camouflaient des orages. Mais comme elle était belle... Les années n' avaient nullement altéré sa beauté. Avait-elle vingt, ou trente ans? Le temps n' avait que creusé davantage le fossé qui la séparait de la réalité et du monde extérieur. Son père refusait depuis toujours de la faire instruire. Il disait que ce n' était pas pour elle. Elle affichait un air candide qui n' arrivait pas à camoufler ses tempêtes. Ses yeux maintenant d' un bleu ardent exprimaient pourtant une intelligence maligne et rusée. Ses cheveux noirs comme du jais en rehaussaient l' éclat, encadrant ses pommettes saillantes d' un teint à peine rosé sur sa peau couleur de lait. Son nez fin et minuscule contrastait avec ses lèvres gourmandes et son menton volontaire. Elle ressemblait à une déesse égyptienne que la vie avait privée de soleil. Grande et profilée, elle ignorait le sens même de sa beauté parfaite, qui ne représentait pour elle que son fardeau à traîner. Son corps aux arômes de vanille faisait plus que jamais l' envie des femmes et attisait de plus en plus les désirs des hommes, comme les sarcasmes des adolescents. Mais cette beauté cachait encore ses secrets que trahissaient ses yeux. Saison après saison, année après année, aujourd' hui semblait pareil à hier. Un épais brouillard avançait du fleuve vers la ville et déversait sur nous sa même poussière d' usine. Au matin, les mêmes ruelles voyaient descendre les marins empestant l' alcool et le sexe, s' engouffrer dans le ventre des bateaux comme la veille dans le ventre des femmes que l' on ne payait plus, mais qu' on prenait encore. Vers midi s' ouvraient portes et volets sur des visages que l' on ne reconnaissait plus. Le linge s' accrochait encore aux cordes et les bambins à des jupes devenues trop courtes. On ne tolérait plus ni les chiens ni les chats et les enfants se battaient maintenant entre eux pour assurer leur territoire. Le soir venu, étrangement, subsistait un couvre-feu qui n' avait jamais existé, mais qui semblait acquis pour la population vieillissante. Le temps avait transformé le paysage urbain et les visages, mais avait oublié La Foucault et son père qui posaient les mêmes gestes au même moment, allant et revenant comme le fleuve en face. Depuis six ou sept ans, elle se voilait une partie du visage, comme pour camoufler son indéniable beauté aux regards indiscrets. On acceptait ce fait comme une excentricité, à l' image même de la folle du port. Puis un jour elle avait retiré ce voile aussi subitement qu' il était apparu. Sur sa joue droite, apparaissait maintenant une cicatrice longue d' au moins trois centimètres partant de sa tempe, jusqu' au coin de sa lèvre supérieure. Personne n' avait posé de questions mais tous avaient un avis sur la question. Son père avait pris sa retraite cinq ans plus tôt et désormais sa fille faisait les allers-retours de la maison à l' épicerie, seule et toujours mystérieuse. Qui aurait osé aller frapper à sa porte? D' ailleurs, qui s' en préoccupait? Oh! Il y avait bien cette madame Guertin, assistante sociale, qui par professionnalisme ou par curiosité avait tenté plusieurs fois de s' approcher de la maison, mais toujours La Foucault l' attendait, arme au poing. Mais après plus de dix ans, elle avait fini par se dire que cette fille ne manquait de rien, sauf de jugement. Et elle avait cessé ses assauts. Il y avait bien maintenant cette cicatrice qui l' intriguait, mais pour rien au monde elle aurait osé aborder la question avec elle ou avec son père. Elle était adulte après tout. Depuis un an elle avait pris à son tour une retraite bien méritée et se promettait des jours heureux. Mais cette histoire de cicatrice la harcelait jour et nuit et, sans que personne ne le sache, elle avait resserré sa surveillance et se promettait d' élucider ce mystère. Elle était inquiète pour elle car après toutes ses années, elle s' était attachée à cette fille fragile et si forte à la fois. Elle restait un réel mystère pour une femme de son expérience, habituée à oeuvrer auprès des gens démunis psychologiquement comme La Foucault. Elle la trouvait bien dégourdie pour une fille dans son état, fort débrouillarde pour une personne sans instruction, élevée sans mère et loin du monde extérieur. Mais la Foucault fuyait son regard, lui retirant ainsi toute possibilité d' un réel contact. Mais elle n' avait jamais baissé sa garde. Toujours elle la surveillait de loin. Cette cicatrice... Elle avait remarqué que depuis que La Foucault avait retiré ce voile qui lui cachait le visage, son attitude avait changé. Elle s' habillait maintenant de manière à faire ressortir ses courbes encore gracieuses. Elle attachait ses cheveux qu' elle n' avait jamais coupés, mettant en évidence la beauté de ses traits. Elle regardait les passants droit dans les yeux, exprimant ainsi un mépris longtemps réprimé. Pareille arrogance chez cette fille depuis toujours réservée donnait froid dans le dos. Ces changements d' aucune subtilité n' étaient pas pour apaiser les inquiétudes de madame Guertin. Elle se disait que cette soudaine assurance cachait une autre réalité. Elle en aurait la certitude en essayant de s' approcher de la maison le soir venu. Mais elle ne devait pas se faire surprendre car la tigresse n' en était pas à ses premières menaces à son endroit. Sa curiosité était plus forte que la crainte qu' elle avait d' être surprise. Ce soir elle saurait... Ce soir-là, le ciel orageux de novembre avait retenu à l' intérieur les habitudes des lieux. Un à un les badauds rentraient chez-eux d' un pas hésitant. Madame Guertin, bien emmitouflée dans une couverte qui trahissait son âge, s' était faufilée entre les arbres encore verts pour atteindre d' un pas rapide les abords de la maison. Le lustre du salon éclairait faiblement la pièce, donnant au reste de la maison un air sinistre et inquiétant. La vieille regrettait maintenant sa hardiesse et souhaitait que ses angoisses à propos de cette fille ne soient que le fruit de son imagination. Se risquant à contourner la maison pour voir dans les autres pièces, elle surprit La Foucault devant un large miroir d' entrée, contemplant son reflet dans la lueur provenant du salon. De peur qu' elle ne la voit, l' assistante sociale s' agenouilla sous la fenêtre et respira un bon coup. Elle se sentait comme un voleur qui épiait sa proie et eut soudain honte de sa témérité. Qu' à cela ne tienne, elle devait savoir ce qui se passait dans cette maison. Elle s' approcha d' une fenêtre qu' elle soupçonnait être une chambre à coucher et au même moment, la lumière éclaira la pièce, jetant la vieille sur le dos, surprise par cet éclat soudain. Elle avait trébuché sur une pierre posée là par hasard. Retenant sa respiration de crainte d' être entendue, elle bondit sur ses jambes malgré son âge et courut jusqu' à en perdre haleine la distance qui la séparait de chez-elle. Décidément, elle ne pourrait pas réussir à résoudre les mystères de La Foucault ce soir-là... Et peut-être jamais après tout. Au matin, le son d' une sirène avait réveillé les clochards encore endormis depuis toujours sur les quais. Puis une seconde avait fait bondir les gens du lit, peu habitués à la nouveauté. Puis une troisième avait précipité les enfants dehors, trop heureux qu' il y ait enfin un peu d' action. Malgré une pluie torrentielle, en un rien de temps tous y étaient: Les voisins, les curieux, les chiens qui aboyaient à autant de précipitation. Ça se passait chez les Foucault. L' ignorance des faits déliait les langues: « Le vieux est mort. » « La folle a fait une crise. » « Non, ils ont été dévalisés. » « Non, elle a tué madame Guertin. Je l' ai vue près de la maison hier. » Rien de tout cela ne collait à la réalité, mais tous voulaient être à l' avant-scène. Les spéculations allaient bon train. Puis madame Guertin qui s' était faufilée dans la foule vint calmer les rumeurs: « Laissez les policiers-ambulanciers faire leur travail nom de Dieu » cria-t-elle. La foule s' était rassemblée dans la petite cour adjacente à la maison, empêchant ainsi le passage des enquêteurs venus porter main forte. Les ambulanciers sortaient maintenant de la maison avec une civière, ma foi vide? On ne pouvait discerner qu' une forme pas plus grande qu' un chie. Ce ne pouvait pas être la fille, bien en chair et en os, qui sortait à présent accompagnée de deux policiers. On l' escorta poliment jusqu' à la voiture-patrouille, la fit asseoir et referma le tout sur la curiosité des gens. Un agent resta posté près de la voiture et l' autre se dirigea lentement vers la foule afin de les disperser. L' ambulance partit avec sa mystérieuse cargaison, déchirant l' air de son cri strident. La foule restait là pour la suite des événements. La pluie avait cessé soudainement, laissant pointer dans le ciel orageux quelques rayons timides du soleil. Rien ne se passait. L' attente était insoutenable. Un indescriptible murmure, comme un chant, s' entendait provenant du fleuve. Comme à son habitude, le brouillard venait lentement couvrir les quais, emmenant avec lui ce matin-là une odeur de mort. Dans la voiture-patrouille, La Foucault fixait les gens de ses yeux remplis de grisaille. Elle regarda l' assistante sociale qui s' approchait doucement et baissa la tête. Elle ressemblait davantage à une condamnée à mort qu' à une madonne dans ce matin d' orage, mais comme elle était belle encore. Ses longs cheveux couvraient une partie de son visage qui n' exprimait que de l' errance. Plus que jamais, les gens ressentirent ce matin-là une envie irrésistible de serrer ce coeur vagabond dans leurs bras. On l' emmena et les gens restèrent ainsi quelques minutes encore, debout devant la maison qui s' était refermée sur ses secrets. On put lire dans le journal du lendemain: « Une fin atroce pour un vieil homme... » Jean Foucault avait été sauvagement battu par sa fille cinq ans auparavant et celle-ci avait conservé le corps dans un sac de plastique au grenier. On ne pouvait pas savoir quel avait été le motif de cette boucherie puisque la fille n' avait plus jamais parlé depuis. On ne connaissait que les faits. L' homme avait été battu avec une barre de fer puis on lui avait coupé les doigts des deux mains et arraché les yeux. Sa mort avait été lente et cruelle. On conclut que la cause devait probablement provenir d' un cas d' inceste longtemps dissimulé et que ce coeur vagabond avait fini par de rebeller. On ne l' a plus jamais revue... Fin Pa 2/25/2008 Métisse enchantéeJe suis née entre deux mères. L' une est blanche de fer et de béton, l' autre est rouge de bois et de bison. Chez l' un ça sent le cuir qui fume dans l' odeur âcre d' un feu de bois, chez l' autre le cuir que l' on fume dans les parfums d' écorces. Je vis chez une race qui se cherche un pays, alors que mon coeur est dépossédé du sien. Je viens de ce pays que l' on appelle Kanada: Ma maison. Mes pieds cherchent encore le chemin de la mienne. Je suis née mère de tous les miens que je ne connais pas. Je vis sur une terre qui ne me reconnaît pas. Entre l' arbre et l' écorce, je meurs de mon identité, sans mots et sans silences que ceux du passé. Ma mémoire se rappelle le temps où le loup était un dieu, qu' un diable à l' odeur de soufre a englouti dans son enfer. Mes frères sont des suicidés dans le silence de leurs réserves et les autres dans le bruit de leurs espaces. Je suis le produit de deux peuples en mal de vivre et le témoin de leurs solitudes. Je suis un pont suspendu au-dessus d' un abîme d' impuissance, entre leur incapacité à se rejoindre et se parler. Je suis un accident de nature, écartelée, baptisée au marbre blanc et marquée au fer rouge. Je ne suis qu' un accident de parcours. Seule dans un monde oublié. Tout vient à point à qui sait attendre!Parfois la vie nous envoie des messages que nous ne savons pas toujours déchiffrer. Alors on court dans tous les sens ou encore on tourne en rond sans savoir exactement quelle sera la solution. C' est dans ces moments-là qu' il faut savoir faire confiance en la vie et en nos possibilités. Mais parfois le chemin nous semble sinueux et déformé, loin de notre route initiale. C' est ainsi que se trace finalement notre véritable chemin, preuve que nous sommes le pantin d' une vie réelle qui ne demande qu' à s' affirmer. Moi je trouve ma voie dans l' écriture mais sans savoir vraiment où cela va me mener. C' est ce que l' on appelle: L' émerveillement de la découverte de soi. Bonne journée à tous. Note: Ce soir j' écrirai pour vous et nous débuterons notre histoire commune cette semaine. Bienvenue à tous ceux et toutes celles qui veulent partager un chapitre de leur vie. Maeterlink. Le double jardin« Il n' y a en amour de bonheur durable et complet que dans l' atmosphère translucide de la sincérité parfaite.» 2/24/2008 Kipling. Un beau dimanche anglais.Il n'y a pas de plaisir comparable à celui de rencontrer un ami, excepté celui de s'en faire un nouveau. 2/23/2008 Qui parle encore de féminisme?Quand on est détentrice d' une maîtrise en Études féministes, on ne le crie pas sur tous les tons. Pourtant, ces mots évoquent encore en moi le souvenir de luttes chèrement acquises. Soixante ans à peine nous séparent de notre asservissement total et entier au père, au mari ou à un tuteur. Nous n' étions personne! Qu' une "marchandise" de négociations territoriales ou qu' une bouche inutile à nourrir. Vous ne me croyez pas? Demandez à vos grands-mères... Pourtant, plus je regarde la façon dont les médias ou les publicités, les jeux vidéos ou le cinéma s' emparent des femmes comme produits de consommation, ça m' inquiète. Les acquis des nos mères s'étiolent lentement mais sûrement. Bien sûr nos filles ont une liberté que nous n' aurions pas espérée en matière de choix de carrière. Bien sûr que plusieurs portes se sont ouvertes devant elles que nous n' aurions même pas pu espérer ou même soupçonner. Mais qu' à cela ne tienne: Notre monde en mouvement avance vers une réappropriation des femmes comme produit d' échange ou de consommation. Cela parfois par le femmes elles-mêmes.
Je ne suis pas contre l' étalage de l' érotisme, je suis contre l' exploitation du corps des femmes. Je ne suis pas contre l' avortement, je suis contre l' idée que cette décision ne concerne pas uniquement la seule personne mise en cause. Je ne suis pas contre l' idée que nous puissions accéder aux métiers dits non-traditionnels, je suis contre la compartimentation du travail. Ça c'est féminin, ça c' est masculin. J'ouvre le débat... Chamfort. Maximes et pensées.L' amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de n' être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par lui. 2/22/2008 Notre LIVRE EN LIGNECommence ici une incroyable histoire... La vôtre! Depuis une semaine, disons depuis mes débuts dans ce fabuleux monde du blog, chaque jour je fais quelques visites. Oh...Très peu encore, trop occupée à réparer mes erreurs! Soyez indulgents encore une fois, pour ceux qui ont eu bien des difficultés à venir me visiter. Mémé apprend! Eh oui...Elle a de l' âge! ... Ce qui me fascine, c' est la rapidité de cet engin! C' est fabuleux. Comme si un clavier nous propulsait au bout du monde! Alors je fouine, je remplis mes favoris de tout ce qui me passionne, pour y revenir ensuite y faire le tri... Est-ce ceux-là qu' on appelle les cyberdépendants? Je comprends!...Juste le temps qu' il faut pour apprendre comment ça fonctionne, et tu as déjà passé un mois jour et nuit à " créer ton outil de travail, ton lieu de travail, ta publicité et tes contacts, pour ne pas savoir à la fin vraiment comment tu as pu tout effacer. Et tu n' as rien fait de tes dossiers personnels, tu dois travailler et déménager... Ouais. Comme pour cette page: On delete. On r' commence!... La vie continue. Alors voilà un blog bien petit! Il naîtra avec le temps et se développera tel un enfant se libérant de sa mère. Parfois les mots seront cruels, parfois ils seront crus. Parfois ils seront tendres, parfois ils seront fous... C' est votre histoire. N' ayez crainte. Je ne m' immiscerai pas dans vos vies, indiscrète et bavarde. Non. Simplement une question. Pour ceux qui partagent un peu de mon espace. Moi?... Je suis une Sauvage comme ils nous appellent encore parfois. Une squaw, une Indienne. Il est vrai que je suis sauvage et renfermée, vivant seule avec mon chien-loup. Je suis métisse amérindienne. Vous ne trouvez pas que ça s' entend comme princesse amérindienne? Curieux croisement entre Cris et Irlandais, mais profondément autochtone. Montagnaise pour être exacte. J' ai toujours vécu assise entre deux chaises. Mais c' est aussi ce qui me distingue. Un mélange de "civilité et de sauvagerie", la sauvagerie étant à l' Irlandais ce que la civilité calmait chez l' Autochtone. Comme mes ancêtres, je préfère l' art de la parole à l' art de la guerre! Ma soeur me disait justement tout à l' heure: "Qui sommes-nous s' il n' y a personne pour le raconter?" et elle a tant raison. Bien que j' aie parfois la langue bien pendue, je vais vous épargner ce supplice, pour le moment. Vaut mieux montrer mon bon côté d' abord! Peut-être vais-je me décider à ajouter la rubrique à Fernande, question de me défouler un peu! Bref, concentrons-nous sur notre histoire... L' idée est simple. Chaque jour parmi mes premiers amis choisis au hasard, je pose une question sur l' un d' eux. Qui a offert des fleurs fanées à sa blonde? Qui a enfermé le chat dans le garde-manger? Qui a raconté le plus gros mensonge? Trois questions. Cinq personnes. Vous devrez deviner laquelle a fait quoi. Moi de mon côté, je vous raconte une histoire qui devra¸être cohérente, parler de ces cinq personnes et de ces trois anecdotes. Lourd fardeau direz-vous. Mais je me donne une chance: Je choisis les lieux, les contextes et les "sous-vedettes", car VOUS serez les véritables stars de ce livre en ligne. Seuls ceux qui ont des pseudos seront sélectionnés pour préserver la réputation des innocents! Dans le vrai sens du terme! Laissez-moi encore mijoter quelques jours le produit de mon chaudron de sorcière!... Et nous écrirons peut-être ensemble, la plus merveilleuse des histoires: La nôtre! Maikkana PaMK La belle EspagnoleLa nuit descendait doucement sur la ville, formant au-dessus du scintillement des lampadaires un plafond noir et menaçant. Depuis des jours qu' il n' avait pas plu, Montréal semblait s' être craquelée dans son béton. On pouvait entendre les murs et les mouettes geindre en raison de la chaleur insupportable. La moyenne se maintenait dans les dix derniers jours autour de 36°, à l' ombre! Et je ne parle pas du facteur humidex, qui nous faisait suer dès qu' on mettait le nez dehors! Tout le monde souhaitait qu' un bon orage leur tombe sur la tête. Carl Siméon était de ceux-là... Grand et mince, il se demandait bien comment les gens ayant des problèmes cardiaques, ou simplement souffrant de la chaleur en raison de leur poids, pouvaient survivre à de telles températures. Du haut de ses six pieds deux pouces, on ne voyait que des yeux, et de looongues jambes! Lui ne se trouvait pas maigre. Oh non! Il disait qu' il se sentait à son " top- shape" ! Mais les femmes de sa vie comme ses amies ne cessaient de lui faire des petits plats, dans l' espoir qu' il gagne quelques livres. C' était peine perdue. Il continuait à errer tel un fantôme, un jour ici et l' autre ailleurs. Il n' avait comme seul bagage que sa vie qui déraillait. Il ne buvait pas. Heureusement qu' il disait... Mais dans cette chaleur, il aurait bu n' importe quoi. Les hôpitaux comme les " bouches de métros" étaient bondés. Les gens circulaient d' un pas pesant, cherchant au passage le moindre petit coin de fraîcheur près d' un arbre ou d' une fontaine. Montréal croulait sous le smug. Les chiens assoiffés défendaient sauvagement leur flaque d' eau, quand ils ne menaçaient pas effrontément les jeunes réunis dans les parcs. On pouvait palper la rage chez les gens comme les animaux! Il fallait que cette chaleur s' arrête. Carl Siméon vivait depuis près d' un mois dans la cour arrière d' un petit duplex, propriété de son ami d' enfance, qu' il n' avait jamais connu autrement que comme Gombi. Il n' aurait pas pu dire non plus ce qu' il faisait dans la vie, ne s' en formalisant pas. Ce qu' il savait, c' est que cet ami avait beaucoup d' argent. Et qu' il aimait en faire profiter ses amis. Pourtant, Carl aurait pu l' acheter et le revendre à crédit! Mais rassurez-vous: Il ne profitait pas des largesses de son ami, apparaissant à tous les 4 ans arrivé de nulle part. Son ami ne lui posait jamais de questions. Et Carl lui laissait toujours sur la table de quoi payer largement son séjour, avant de repartir nulle part... Mais nulle part dans cet été exceptionnel on ne pouvait trouver un endroit frais. Les pays du sud subissaient les pires ouragans; les pays du nord affrontaient les pires chaleurs. Dans les pôles, les glaciers fondaient à vue d' oeil. Jamais on n' avait vu ça. En certains endroits du globe habitués à voir fleurir les plus beaux arbres fruitiers, ne restait que désolation laissée par des nuées de sauterelles. En d' autres, désertiques, la neige couvrait le sol, se disputant le paysage avec les dunes. " Nul endroit au monde pour me rafraîchir?" Il pensa soudain à la piscine de sa mère, cette belle et magnifique piscine aux dimensions olympiques, perdue au milieu des gigantesques saules, assurant ainsi fraîcheur et humidité. Il lui semblait qu' elle l' appelait.... ________________________________ Diane Siméon était née de la Sablière. Rien que le nom faisait frissonner les plus grands financiers de la terre. D' origine française, son grand-père comme son père avaient fait fortune dans le transport maritime, le pétrole et l' immobilier à New-York, s' octroyant ainsi le titre de quatorzième famille la plus riche du monde, évidemment première dans les états européens. Bref, à leur mort, ils ont laissé une immense fortune à leur fille unique qui s' est empressée de vendre à des intérêts asiatiques pour quatre fois la valeur, toute la fortune familiale. Madame avait une résidence à Monaco et à Bruxelles; deux châteaux en Espagne et pas du rêve! Elle possédait des complexes hôteliers à Bankok, au Mali et aux Îles Vierges. Des ranchs innombrables aux États-Unis, six territoires protégés en Afrique. Mais ce qu' elle préférait, c' était le domaine acquis des mains d' une chanteuse célèbre qui comptait pas moins de 53 pièces, sur une île privée près de la grande île. Elle adorait Montréal et plus encore la province toute entière. Elle adorait ses gens. Carl s' y perdait. " Trop grand" disait-il, habitué à son minuscule pays d' origine. Mais plus encore se perdait-il dans les jardins aménagés en labyrinthes complexes chez sa mère, qui couvraient l' espace de trois pâtés de maisons! Oui. Carl devait aller voir sa mère. Elle ignorait seulement qu' il était là. Retrouverait-il le chemin de la maison? Perdu dans sa réflexion, Carl ne s' était pas rendu compte qu' il s' était engagé rue Ste-Catherine. La soif l' avait soudainement sorti de sa torpeur. Il commençait à ressentir les effets de la déshydratation. Sa mince camisole lui collait à la peau, soulignant encore davantage sa maigreur. Mais ça le rendait encore plus déduisant avec son air de riche itinérant! Il n' avait pas fait de longues études mais il avait une vaste culture du monde et des langues. Il connaissait par coeur les mythologies grecques et romaines, et prenait un malin plaisir à réciter les textes anciens. Il aimait verser dans de longs monologues et les gens aimaient l' écouter. C' était un bon échange de procédés. Il gagnait ainsi un repas, un lit ou des vêtements. Il était fasciné par la générosité des gens "ordinaires". Ce qui était totalement étranger au monde dans lequel il avait grandi. D' un caractère doux, Carl disait les choses comme il les pensait et pensait les choses qu' il disait. Et les deux avaient du sens. Par exemple, il disait des politiciens qu' ils étaient des manipulateurs, mais disait aussi que la manipulation était un mal nécessaire. Et les deux avaient du sens. Ou encore: " Comment pensez-vous obtenir les faveurs d' une personne qui s' oppose à vous?" Et il avait raison... Avec sa mère, il s' arrangeait toujours pour esquiver les questions embarrassantes telles que: "As-tu assez d' argent?" ou "Sais-tu où tu vas coucher?" Alors il organisait leurs rencontres dans les parcs, les endroits publics ou les quartiers chinois. Il restait évasif sur sa vie et n' aurait pour rien au monde confié qu' il vivait dans la rue... Quelle honte pour l' un des héritiers les plus en vue de la terre! Presque un mois qu' il était là et il ne lui avait pas fait signe de sa présence. Quatre longues années qu' il ne s' était pas arrêté dans cette ville qu' il aimait tant, il voulait profiter de sa visite pleinement et entièrement, loin des reproches de sa mère. Mais il le fallait bien maintenant. Il l' appellerait ce soir. Ils se verraient aux abords du jardin botanique. Ainsi, ça lui rappellerait les parfums de ses jardins. " Oh! Mais quelle chaleur..." De l' eau..." C' est ce qu' il me faut." Il y avait bien un dépanneur tous les cent pieds mais aucun n' avait une bouteille d' eau dans leurs " frigos" aussi "embués" que les gens! Les systèmes d' air conditionné comme de réfrigération ne supportaient plus les surchauffes. Chez près de la moitié des commerçants, la chaleur était aussi torride à l' intérieur qu' à l' extérieur. Carl entrait, jetait rapidement un regard sur le contenu des glacières ou des congélateurs pour vite constater la pénurie d' eau qui sévissait à Montréal. L' utilisation de l' eau potable était réduite au minimum, le remplissage des piscines proscrit. Les détaillants en eaux de toutes sortes faisaient des affaires d' or. L' eau était devenue une denrée rare, l' or du 21e siècle. Les scientifiques du monde lançaient des cris d' alerte depuis quinze ans aux dirigeants des communautés riches, mais ceux-ci ont fait la sourde oreille, voyant plutôt en cela, une opportunité incroyable pour accroître leur puissance et leurs richesses. Où restait-il de l' eau sur terre? Ironique direz-vous?... C' est ce qui avait convaincu Carl, fils d' un des hommes les plus riches sur terre, de s' évader de ce monde perverti et cruel. Il était poli: Sa mère disait pourri!... Que c' est pour cette raison qu' elle avait vendu ce qui représentait pour elle, l' exploitation et la perfidie, pour se consacrer maintenant à maintenir la vie et non pas la détruire. Ses domaines étaient tous sans exception convertis en asiles pour femmes dans le besoin ou malades, ou enceintes. Des centres pour femmes battues et violées. Tout ce que pour ses pères, était un monde insoupçonné! Et elle était magnifique. Elle incarnait la royauté et le prestige, la gentillesse et le soutien. Comme jadis une Lady Diana... ___________________________ Carl se résigna à entrer dans un bar. Il trouvait ridicule, alors qu' il ne buvait pas, de payer $3.50 canadiens ( " ce qui équivaut aujourd' hui à $4.75 US" sssst...." pas mal cher" se disait-il) pour un verre d' eau minérale. Avec cette chaleur... D' ailleurs il aimait bien cet endroit où on y jouait du Blues et du Jazz. " Ouep! Un bon verre d' eau minérale." Le bar était bondé. 14 hres 20. En se faufilant parmi les tables et les dizaines de personnes debout, se tenant difficilement sur leurs jambes, il accrocha au passage un sac à mains rose comme une fleur, qui tomba justement là où le barman venait de renverser les quatre verres de vin destinés à la table voisine. Désespéré de sa maladresse, il se penche pour ramasser le sac de madame et se heurte violemment à celle-ci qui avait eu le même réflexe. Tête contre tête, Carl se retrouve assis sur les genoux d' un client qui ne peut rien faire d' autre que de le jeter par terre, et madame qui se dandine sur le plancher, son arrière-train ayant absorbé tout le choc. Ils sont tous les deux assis là par terre, l' un en face de l' autre, ne sachant ni quoi faire, ni quoi dire. Et le sac de toile légère continue lentement d' absorber le liquide couleur de sang. Se penchant tous deux pour ramasser le pauvre sac, ils se frappent à nouveau, joue contre joue. On ne peut pas savoir si le regard échangé par la suite reflétait de la gêne ou de la rage, ou les deux! Après les excuses d' usage, Carl parvint difficilement au bar commander un verre pour la dame et une eau pour lui. Qu' elle était belle! Elle le remercia d' un splendide sourire à faire fondre un glacier! Carl était subjugué... Il tentait de détacher son regard de cette magnifique créature mais n' y parvenait pas. Dans ce décor, il faut bien le dire, elle resplendissait dans le soleil avec sa crinière couleur de feu. Dans un coin plutôt sombre, une jeune femme discutait fort avec son voisin d' en face, tandis que sa copine, qui avait l' air de s' amuser un peu trop, tentait de convaincre la première de rompre avec ce trouduc, quand elle revenait de séduire l' homme avec qui elle jouait aux "pool" et qui avait deux fois son âge. Le "trop" était pour lui démontrer qu' elle savait "s' amuser". Mais dans ses yeux on pouvait voir la douleur. Et dans ce coin, ces yeux d' un vert de jade qui avaient des reflets d' or dans la lumière. Près du bar se tenait une femme d' un certain âge qui avait dû être belle autrefois, mais qui portait les marques de l' alcoolisme, cette terrible maladie! La moyenne d' âge partout dans le monde où débute l' alcoolisme puéril.... Vous avez bien lu: On commence à boire à 4 ans! Du vin... L' eau est une denrée rare. Comme aujourd' hui. Une jolie brunette au joli minois, assise devant les vitrines grandes ouvertes, lisait paisiblement sans se soucier ni du temps ni des gens. Dans l' autre coin, cet ange aux reflets roux. Il n' y a pas de doute, il connaît trop bien la sensualité particulière des belles Espagnoles. Leurs parfums et leurs odeurs! Elle était Espagnole. À trois pas de lui, il vit surgir une femme qui n' en était visiblement pas à sa première consommation! Perdant pied et sans détour, elle s' accrocha à Carl et se pendit comme ça, calmement, à son cou. La dégageant doucement, son regard croisa ceux de la dame. " Elle m' a souri." Ses dents. D' une blancheur immaculée sous des lèvres pulpeuses et invitantes. Assise à la table voisine, une asiatique cherchait nerveusement quelque chose dans son sac qu' elle avait vidé trois fois sur sa table, nous dévoilant ainsi tout son contenu. Puis elle se leva. Mon Dieu! Ces jambes. " T' as vu ces jambes" se parlant à lui-même tandis qu' elle se dirigeait vers lui. Non. Le barman. «« Abla espanol? »» demanda-t-elle. «« No Signora »» déclara gentiment le barman en lui sortant son plus beau sourire. Carl parlait couramment le français, l' anglais, le russe, l' alle-mand, le grec et le braille ( sa grand-mère maternelle était aveugle), il ne parlait pas un traître mot espagnol ou italien ou toute autre langue similaire. Il était plus à l' aise dans le jargon grec que romain. Pourtant sa langue maternelle était le français. Ça ressemblait à Carl: Paradoxal! Il n' avait fait que lui rendre son sourire. Elle le remercia à nouveau pour le verre et partit, un chauffeur l' attendant près d' une limousine de la longueur de la façade du bar. Six portes, vitres noires... "À la James Bond" pensa Carl en souriant pour lui-même. " Dire que je pourrais lui en offrir dix" se dit-il encore. Et cette pensée lui enleva tout sourire dans le visage... Dans le miroir en face, il vit un homme amaigri, l' air usé et amoindri, des rides trahissant les ravages des grands vents, et l' air des rivages éloignés. Le teint hâlé par un soleil permanent, Carl n' avait jamais vu l' hiver qu' au Québec et en avait été émerveillé. Pas longtemps. Deux à trois semaines par hiver mais deux à trois mois en été tous les quatre ou cinq ans. Il était là, et dans quelques semaines il repartirait vers son destin qu' il préférait imprévu. Il détestait la routine. Toute sa vie était basée sur une seule maxime: La liberté à tout prix! Il cala jusqu' au fond de la bouteille ce qui restait de son eau vite réchauffée par l' air chaud et humide, et sortit sur le trottoir déserté par les marcheurs. À gauche? À droite? Devant? Il prit à droite et chercha une boîte téléphone. S' il en restait une en état de marche! Depuis quelque temps de jeunes voyous s' amusaient à vider tout ce qui pouvait contenir de la monnaie ou des billets. Du dépanneur au guichet automatique, rien ne résistait à cette mafia grandissante, liée aux gangs de rue. Maintenant treize ans qu' ils avaient forcé les motards à prendre leur retraite. Alors que les uns réglaient leurs différends à l' interne, les autres arpentaient les rues armés jusqu' aux dents, tirant à vue sur dix personnes pour en atteindre une. La guerre était partout: En Afganistan depuis 27 ans, en Irak depuis 34 ans, en Afrique de Sud depuis 18 ans, avec la Chine et le Japon depuis 9 ans.... Que nous restait-il? La liberté si nous en avions la chance! Il trouva ce téléphone six coins de rue plus loin et appela sa mère. «« C' est ton fils adoré »» «« Ça fait quoi? Deux ans? Mon loup! Ahhhhh »» Ça y est! Elle crie. Carl riait tout autant que sa mère. «« D' où viens-tu berger?»» «« De mon étable m' man! »» Il aimait bien la taquiner les rares fois où ils se parlaient. Mais m' man était habituée à ses longs silences et ses retours inattendus. Elle ne l' espérait plus. Elle espérait, et vivait sa vie comme bon lui semblait de son côté. Mais il y avait toujours ces liens affectifs entre deux êtres qui se respectent et se font confiance, de même sang et de même rang, mais qui ont décidé de prendre des chemins semblables mais différents. «« Tu viens à la maison mon chéri? »» «« Non maman. Que dirais-tu d' une promenade aux jardin botanique?»» «« Quelle bonne idée mon fils! Avec cette chaleur, un peu de fraîcheur me fera le plus grand bien. Je t' y rejoins dans une heure. »» «« Alors à plus tard m' man. »» N' attendant pas la réponse, il raccrocha promptement et réalisa qu' il avait oublié de prendre avec lui certaines choses qu' il voulait remettre à sa mère, cadeau de sa soeur en Belgique où il était allé l' année d' avant. «Zut...» «Pas beaucoup de temps...» Il siffla un taxi. __________________________________ Dieu qu' il était bien dans le taxi le menant chez son ami. Il y serait resté toute la journée mais m' man l' attendait. Depuis un an qu' il traînait cette fameuse boîte qu' il n' avait pas osé ouvrir par respect pour sa mère l' intriguait au plus haut point. Autant en profiter. Quarante minutes! " Vous m' attendez. " ordonna-t-il au chauffeur en lui glissant un billet de vingt dollars. Il courut derrière la maison de son ami, agrippa la boîte en question d' une main et de l' autre son sac en bandoulière à l' arrière de sa fourgonnette, poussa la porte d' un coup de pied et revint s' asseoir dans le taxi, tout heureux de retrouver encore cet air rafraîchissant. « Au jardin botanique » demanda Carl avant même d' y être entré. Quand il aperçut, stationnée à l' avant du portail de l' entrée principale des lieux, obstruant totalement l' entrée à quiconque aurait voulu y entrer, une limousine gris acier, rutilante sous le soleil, longue comme un " 45 pieds" ! Il déclama bien haut ce qu' il aurait voulu dire tout bas: " Ça ne prend que ma mère pour faire une chose pareille." Le chauffeur se tournant: " Quoi?" Carl ne répondit pas, paya le chauffeur le gratifiant d' un généreux pourboire et sortit péniblement de la voiture-taxi traînant derrière lui ses bagages. Sa mère fit signe à son chauffeur qui s' empressa d' aller au devant du fils de sa patronne et l' alléger de ses fardeaux. Le tout soigneusement déposé dans le coffre arrière loin d' un km! , mère et fils eurent le temps de s' embrasser là, devant la porte d' un des plus magnifiques jardins au Canada. M' man était contente... « Tu déplaces la voiture Germain? » « Bien sûr madame. » Ils passèrent ainsi quelques heures ensemble, profitant de chaque odeur, de chaque minute, de chaque toucher. M' man était heureuse et Carl aussi. Ils appréhendaient encore les départs, l' un et l' autre avec les larmes aux yeux, mais il y avait l' Internet et sa proximité. Ils étaient ensemble à mille lieues. M' man était heureuse et Carl aussi. Il n' y avait rien à rajouter. Puis Carl reprit sa route et sa mère la sienne. Maintenant à pieds, il avait tout son temps. Même s' il marchait des heures, il ne savait pas où il allait, encore libre avec son baluchon. Il n' avait pas franchi cinq pas que la belle Espagnole lui revint à l' esprit, ne remarquant pas qu' il s' apprêtait à traverser une rue achalandée, plongé dans les yeux verts de cette fille. Et ce fut le choc: Une voiture filant à bonne allure vint le heurter juste assez pour lui faire avoir la frousse de sa vie. Cette voiture avait des freins exceptionnels pensa Carl, ramassant son sac qui avait glissé sur le capot. C' était elle. À l' intérieur c' était elle. Ses yeux, ses lèvres, son sourire, ses seins sur lesquels il posait un premier regard! C' était le destin. Il fallait qu' il parle à cette femme. Il questionna le chauffeur en anglais: « Can I talk to her?» «Abla espanol?» Il était foutu. Et en plus sa mère qui avait assisté à la scène courrait vers lui suivie de son chauffeur, en criant à fendre l' air: Caaaarl... Encore l' hu-miliation devant cette superbe femme. « Non maman... » Oups! Quand il disait maman, m' man savait que " gars-gars" était pas content. « Viens quand même à la maison Carl, te rafraîchir près de notre piscine Carl, n' oublie pas que tu es chez-toi Carl. » Des larmes commençaient à couler sur les joues de sa mère et il la pris tendrement dans ses bras et lui donna un long baiser sur le front et lui dit: « D' accord. Je viens avec toi. » Diane Siméon était heureuse comme une enfant. C' était le retour de l' enfant prodige! Elle réconforta les gens, surpris par un accident peu banal, et pris son fils par la main comme un petit garçon qu' on gronde. Il allait chez-lui. Juste d' y penser lui nouait la gorge, constamment tiraillé entre son désir de parcourir le monde seul ou de parcourir le monde avec le luxe de sa mère. Il n' affichait pas sa richesse et s' assurait ainsi et partout, une relative sécurité. Mais il aimait aussi profiter et ne s' en privait pas, de quelques douceurs et frivolités comme un bain chaud ou une bonne douillette! Paradoxal. Autant pouvait-il aimer les luxuriants domaines dont il était héritier, autant pouvait-il détester tout ce que cet empire représentait en pouvoir et en inégalités. En chemin, Carl lança soudain au beau milieu d' une phrase que sa mère n' eut pas le temps de réfléchir: « J' ai vu une madone Espagnole aujourd' hui. » La femme toute surprise par cette interruption subite lui lança: " Quoi?" ayant pourtant très bien entendu ce qu' il venait de dire. « Et alors? » Diane ne savait plus quoi dire... Carl continua: « La femme de mes rêves! » Sa mère se mit à rire, toujours suivi de son chauffeur! « Et deux fois plutôt qu' une. C' est elle qui a failli me renverser tout à l' heure. » Maintenant m' man le regardait d' un air sceptique. « Deux fois dans la même journée? » dit-elle en riant de plus belle. Carl regarda le chauffeur qui n' osa pas cette fois...vu le regard du patron!!! Maman riait de plus belle et " gars-gars" resta silencieux jusqu' à l' entrée de la maison: « Tu as posé des grilles et clôturé tout autour m' man?» « Pas le choix », lui répondit-elle simplement. À l' intérieur rien n' avait changé. Mêmes tentures, même toiles d' artistes réputés, même décor qui " sentait" la richesse. À en lever le coeur! Carl n' aimait l' étalement de la richesse. Il était totalement contre. Il disait que ça les mènerait à leur perte, avec 80% de la population mondiale qui ne mange pas, ou qui n' a pas de toit, ou qui vit dans la peur. « Arrête Carl » lui lança sa mère. Il parlait tout seul... « Tu veux voir ce que ma soeur m' envoie?» et sans attendre la réponse fila chercher le paquet. De même format qu' une feuille de cartable, il avait l' épaisseur d' un dictionnaire. Elle défit l' emballage et ouvrit une boîte achetée dans un bazar avec de minuscules fleurs bleues. À l' intérieur se trouvaient des photos, une lettre, un foulard de fine soie venant d' Asie, un stylo en or avec les initiales DdelaSS (Diane de la Sablière Siméon), une chaîne de cou en or italien trois tons, sertie de quatre diamants à la pointe et une émeraude suspendue au bout d' une corne d' abondance en ivoire d' Asie, aussi décorée de diamants et d' ambre. Et un journal... De Paris. Pendant qu' il admirait les bijoux de sa mère, il pensait encore aux yeux de cette femme avec leurs reflets d' ambre! « Je connais ces yeux-là. » « Comme si toute ma vie attendait ces yeux-là. » « C' est le destin. Et deux fois dans la même journée. » Pendant ce temps, Diane avait attrapé le journal dont une nouvelle l' avait surprise. Cachant sa réaction, elle dissimula le texte sous sa main gauche et montra la photo à Carl: « Ça te rappelles quelqu' un? » La bouche ouverte, il était pétrifié: « C' est elle! » cria-t-il fou de joie. « C' est elle m' man et pour la troisième fois dans une même journée! » Alors sa mère éclata d' un rire entrecoupé de larmes et de hoquets, incapable de se contenir, le chauffeur ignorant tout à fait cette fois de regarder derrière. Les larmes coulaient et empruntaient le chemin des rides laissées par les années, le rire était franc, espiègle et enjoué. Carl aimait quand elle riait comme ça. « Qu' est-ce qui te fait tant rire? Allons dis-le moi. » Diane reprenait son sérieux peu à peu. « Tu te rappelles de ton cousin qui a épousé une femme de Monaco? » « Oui » « Tu te rappelles leur divorce retentissant qui a fait les manchettes dans tous les grands médias d' Europe? » « C' était sa femme? Celle qui l' a ruiné? » Et sa mère de rire encore un bon coup avant de lui crier: « Non... C' est LUI! »» Ahhhhh.... Ça résonne encore dans ses oreilles... Juillet 2017. Souvenirs de voyages. 2/21/2008 François de la Rochefoucauld. Maximes.2/20/2008 Cicéron. De amicitia.Êtes-vous d'accord? 2/18/2008 « 13,rue de l' Intrigue »; deuxième partie.«« Mivi-i-i-i-ille... »» hurlait Alice, la tête sortie par le " hublot " de l' étroite porte du bureau de la réception. Une autre qui lui donnait des maux de tête. Un jour il l' enfermerait dans l' horloge, fermerait à clé et ferait taire ainsi du même coup leurs tic-tac. «« Qu' est-ce que c' est? Le téléphone? Ça va, ça va, je le prends. »» Quelle toupie se disait-il... C' était Victor Fortin, bien connu des policiers pour ses déboires avec sa diablesse de femme. Au moins deux à trois fois toutes les semaines, des appels de "détresse" étaient logés au commissariat provenant de chez-lui. Parfois c' était Charlène, sa femme, qui se plaignait de l' ivrognerie de son mari. Parfois, elle appelait encore, hystérique, pour crier à qui voulait l' entendre que son Victor voulait la tuer. Et parfois c' était l' inverse. Victor appelait, paniqué, jurant que sa femme voulait l' assassiner. Une rumeur courait au poste que la Charlène en question devant fantasmer sur l' uniforme...Il ne se passait jamais rien au 13 rue de l' Intrigue. La vieille était toujours tout sourire à l' arrivée des policiers, leur montrant effrontément ses trois uniques dents, tandis que Victor se tenait tout penaud dans un coin de la cuisine d' été, un oeil souvent noirci, quand ce n' était pas les deux. «« Monsieur Victor? »» répondit Gaby, en tentant de cacher au pauvre homme son impatience. Il avait instinctivement posé les yeux sur sa montre: 4 heures 10. 4 heures 10. Seulement 4 heures 10. Il lui semblait que le dernier coup de quatre heures qui l' avait tant fait rager avait sonné depuis des heures. 4 heures 10. Arrêtée? C' est impossible. Une montre de cette valeur! Offerte par son père en plus...En neuf ans, ça ne s' était jamais produit. " Peut-être le mécanisme. Plutôt la batterie. Un nettoyage?..." «« Merde, merde et merde »» criait Victor. «« Vous êtes sourd ou quoi? Êtes-vous là où comme d' habitude vous dormez sur le coin de votre bureau? »» Gaby s' était levé d' un bond, comme un animal, renversant du même coup sa chaise vers l' arrière, sa boîte de crayons sur le plancher et son café, sur ses papiers. «« Quoi? Vous tuer?...Attendez...Oh pardonnez-moi monsieur Victor, ici c' est le "bordel". Excusez ce mot. Vous disiez?...»» Il cherchait désespérément un crayon bien qu' ils étaient là, bien répandus tout autour de lui. Il en avait pourtant toujours un sur l' oreille... Sa montre arrêtée. Pourquoi cette pensée persistait? Il jeta un oeil furtif à l' horloge tout au fond, toujours aussi immense, aussi lugubre et sinistre. Arrêtée? Elle aussi? Il pensa demander l' adresse à Victor, puis un déclic: Avait-il vraiment besoin de la demander? " Tu travailles trop mec. C' est l' heure du repos..." se disait le jeune enquêteur. Voyons. Toutes les voitures de police auraient pu s' y rendre tous phares éteints, et sans conducteur s' il aurait fallu! Ce n' était décidément pas son soir. " Mais quelle est cette foutue adresse déjà?" «« Alice...T 'as l' adresse de Victor? »». Alice était là, plantée devant la porte de son bureau à le scruter de son regard de fouine et lui lança au visage: «« Tu ne connais pas encore cette adresse, enquêteur de mes deux! On devrait t' y envoyer plus souvent, crétin! »» Lui avait-elle vraiment dit ça?... Gaby-Martin était déjà parti, son cellulaire d' une main et son reste de brioche dans l' autre, attrapant au passage les clés de la voiture de service, non sans rouspéter à la fouine qu' elle devrait peut-être mieux envoyer une patrouille sur les lieux et par la suite, aller dormir quelques heures dans l' horloge tout au fond... Il s' engouffra dans la voiture et fila au 13, rue de l' Intrigue, sans hâte, ni sirène, ni gyrophares. "Un peu de répit de cette horloge et de cette chipie" se disait-il. Malgré la lenteur à laquelle il voulait s' astreindre, huit minutes plus tard il arrivait chez Victor. " Comment je peux savoir puisque ma montre est arrêtée?" Sur place, les deux voitures en service ce soir-là étaient garées tout près de la maison, les phares éteints et les vitres closes. «« Tu as vu un fantôme? »» Gaby sursauta. Quatre de ses collègues s' étaient furtivement glissés jusqu' aux abords de sa voiture sans qu' il n' ait rien vu ni entendu. «« Arrêtez les gars. C' est pas bon pour mon coeur les surprises. Et monsieur Victor?...»» Pas de réponse. Les hommes avaient disparu. Gaby les voyait maintenant dans la direction totalement opposée, bien loin derrière les fourrés qui encerclaient la maison des Fortin. Victor, grossièrement dissimulé derrière la haie de cèdres tout près de la maison leur faisait des grands signes de ses bras décharnés. Mais les hommes ne semblaient pas le voir et continuaient à discuter maintenant bien loin de la maison. " Bizarre" se disait Gaby. Le petit bungalow gris et rose tout au fond du jardin, qui affichait encore quelques couleurs tardives de l' automne, semblait irréel. Un calme surnaturel régnait tout autour. Trop calme aux dires de l' enquêteur. Un relent de soufre embaumait l' air et lui donnait la nausée. Des lueurs rougeâtres vacillaient à l' intérieur de la maison, comme si on avait allumé des centaines de lampions dans tous les coins de chaque pièce. Ça donnait la chair de poule. Pourtant, Gaby n' était pas du genre nerveux, mais cette fois, il avait une vague impression que ce qui se passait chez Victor était aujourd' hui plus que d' habitude, sérieux. Vraiment sérieux. Une boule lui enserrait la gorge comme quelqu' un qui tentait de l' étouffer. Toujours tapi derrière la haie, et pourtant bien en vue, le pauvre homme était pieds nus, avec comme seul vêtement un pantalon de pyjama défraîchi, les cheveux en broussaille, le teint blafard, les yeux exorbités. Il continuait de gesticuler comme un pantin qu' on agite. Gaby s' approcha de Victor pour voir si tout allait bien ou si cette fois il lui faudrait intervenir. Mais où donc étaient passés ses collègues? En approchant du vieil homme, il fut pris soudain de tels tremblements, que l' on pouvait entendre ses genoux claquer l' un sur l' autre. Il tentait désespérément de se calmer mais les tremblements s' emparaient maintenant de tout son corps. Il voulait parler à Victor mais les sons s' entrechoquaient dans sa gorge, ne formant que d' incompréhensibles mots. Il posa sa main sur sa joue droite et put constater qu' il avait une ecchymose grosse comme un oeuf juste sous son oeil et qu' elle enflait à vue d' oeil. mais Gaby ne sentait pas la douleur. Tout juste un chatouillement. Et du sang dégoulinait de son sourcil gauche jusque dans son oeil, diminuant ainsi son angle de vision. Il avait bien noté que pour une nuit de novembre l' air était particulièrement tiède et que la rosée cristalline qui couvrait était par trop scintillante sur une pelouse trop verte. Mais il ne s' en formalisait pas. Il voulait seulement finir cette nuit de cauchemar et s' enfermer chez lui pour quelques jours, question de lever le voile sur cette affaire qui le préoccupait tant. Il grelottait pourtant encore démesurément. La fatigue aidant, il couvait certainement une bonne grippe , comme il en attrapait une à chaque année à pareille date... ________________________________ Victor avait saisi violemment Gaby par les poignets et le maintenait ainsi comme dans un véritable étau. Il se tenait devant l' enquêteur grand et fort, bien trop grand et bien trop fort pour ses 78 ans bien sonnés. Ses yeux noirs semblables à ceux d' un corbeau hypnotisaient littéralement le policier. «« Tout doux Victor. On se calme. On s' explique... »». Mais Victor faisait la sourde oreille. Le vétéran de la première guerre mondiale ne s' en laissait pas imposer et se mit à resserrer l' étreinte autour des poignets de Gaby qui devenaient mauves sous la pression. On eut dit qu' il se préparait à une ultime confrontation entre les deux générations. Ça frôlait la démence. Victor ne cessait de répéter: «« T'es avec moi bonhomme »», sans que Gaby ne sache ce que cela signifiait réellement...«« T'es avec moi bonhomme. »» L' enquêteur Miville aurait voulu le frapper de toutes ses forces, l' obliger à desserrer son étreinte avec ses 125 kilos bien campés. Mais cette force de la nature semblait être totalement à la merci de ce vieillard squelettique. La douleur était insoutenable, l' humiliation insupportable. Pourtant il ne pouvait rien faire d' autre que de tolérer l' intolérable. Lâcher prise! C' est ça. S' il pouvait lâcher prise quelques secondes, seulement quelques secondes. Il se réveillerait, encore confortablement assis dans son fauteuil Louis XVI, se disait-il, en regardant les doigts noueux de ce farouche Victor solidement ancrés à ses poignets. Il dut en arriver à cette conclusion douloureuse et humiliante que Victor était finalement bien plus solide que lui à cet instant même. Il sentait ses jambes se dérober sous lui et son sang, glacer ses veines. Puis il tomba, lentement, lentement, là, dans les cèdres, face contre terre. L' enquêteur Miville pouvait bien crier à en fendre les âmes des défunts, personne ne l' entendait. Il voyait ses collègues de travail déambuler tout près de lui sans même se rendre compte de sa présence. Le désert! C' est ça. Il était maintenant dans le désert. Voitures-patrouilles et policiers allaient et venaient comme des volutes de fumée dans l' air, apparaissant ici, disparaissant là. Puis plus rien. Que cette maison qui vacillait dans le halo de sa macabre carcasse. Et cette herbe trop verte...Et ce regard posé sur lui, dur, noir, cruel. Un regard de rapace assoiffé de sang. «« Je rêve. C' est sûrement ça. Je suis dans un rêve et bientôt je m' éveillerai au son d' Alice ou de l' horloge. Ou peut-être des deux? C' est ça. Je vais me réveiller. »» Mais Victor était toujours là, tremblant comme un roseau mais enraciné comme un chêne. De peine et de misère, il parvint enfin à s' asseoir sur le sol, le dos appuyé sur le tronc d' un lilas jadis fleurissant. Il ne restait plus que quelques grappes éparpillées sur les rares branches qui avaient survécu au grand verglas de 1990. Peu importait à Gaby. Au moins il était libéré de Victor. Mais où était-il d' ailleurs? Il pouvait encore sentir la morsure de ses doigts sur ses poignets. Il tentait de prendre de grandes inspirations et d' expulser l' air vicié de ses poumons, mais chaque respiration était comme un poignard qui s' enfonçait doucement dans sa poitrine. Il avait fumé durant neuf ans et ça ne faisait que deux semaines qu' il avait réussi à vaincre cette fâcheuse manie. De plus en plus la douleur lui transperçait le corps tout entier. Il ouvrait parfois les yeux et ne voyait toujours que ce diable de Victor. Il les refermait aussitôt. Ne restait alors que le vide et le son d' une voix calme et posée. Que des mots déposés un à un comme des coussins sous la tête de Gaby, légers, fluides, aériens. On aurait dit une voix de l' intérieur, de l' au-delà, de nulle part. Que des mots... « 4 heures 10...arrêtée...Alice...Victor...mort...la grand-père...»» Que des mots... Gaby souriait pour lui-même. " La grand-père?" Comme c' est amusant... " L' horloge " disait encore la voix. Le policier ouvrit les yeux. Le décor familier était revenu. Plus de Victor. Il avait disparu comme il était venu. Ne restait que l' allure spectrale de la maison. L' air encore chargé d' humidité et de tiédeur semblait vouloir nous inonder de ses pires tempêtes. Les arbres autour valsaient doucement sous une brise que Gaby ne sentait pas. Seulement le vide. Comme si le temps lui jouait un tour. Tout au fond du jardin, les fenêtres de la petite maison volaient pourtant en éclat, comme si une tornade s' était spécifiquement arrêtée sur cette terre désolée. Les portes claquaient et à l' intérieur, que du noir, aussi noir que les yeux de Victor. La structure du bâtiment voisin se tordait sous la force de cet orage invisible et puissant. C' était horrible. L' enfer. La fin du monde. « 4 heures 10...aussi...encore...l' horloge... » Gaby était retombé sur la pelouse devenue jaune, rêche, sèche. Ce qui restait de la maison s' effondrait maintenant sous ses yeux. Tout ça ne pouvait pas être vrai. Il fallait qu' il se réveille. Tout ce monde inaccessible autour de lui. Mais qui sont-ils? Que veulent-ils? Il lui semblait être suspendu entre ciel et terre, prêt à retomber. Il était hors du temps, incapable de bouger, de parler ou de crier. Il se sentait si faible. Il commençait à paniquer. Mais pourquoi ses collègues ne l' aidaient-ils pas à se relever? Mais où était-il? Dans un instant pareil se disait-il encore, rien n' est plus difficile à contenir que cette terreur qui s' installe sournoisement sous la peau. Victor était réapparu, plus imposant, plus fort que jamais. Il souleva Gaby de ses deux bras puissants et le laissa choir à nouveau sur le sol: » T' es avec moi bonhomme...»» Ses yeux s' ouvraient sur un abîme sans fond. _____________________________________ «« Mivi-i-i-i-ille »» hurlait encore la standardiste. Gaby était dans son bureau. C'est bien ça. Il avait rêvé. Il entendait Alice lui crier de son bureau mais ne parvenait pas à lui répondre. «« Que veut-elle encore? Pas moyen de ce reposer dans cette baraque. »» Des hommes s' affairaient tout autour et le policier ne parvenait pas à identifier qui que ce fut. «« Miville »», «« Gaby »»... Alice était partout. «« Mais faites-la taire à la fin! »» Les hommes parlaient ensemble: " J' arrive de chez M. Victor. Le pauvre homme... " Mais Gaby n' arrivait pas à suivre leur conversation. Seule la voix d' une femme hystérique parvenait jusqu' à lui. " Alice. Ah ce qu' elle est geignarde..." Il se rappela soudain l' horloge qu' il comparait à la dame et y jeta un regard. Arrêtée. Sa montre? Arrêtée. Encore quelques mots saisis ici et là puis plus rien. Que la présence oppressante d' un silence lourd et terrifiant. Le silence des morts... ________________________________________ Alice pleurait à chaudes larmes. Elle était sous le choc. Elle tentait désespérément de rassembler ses idées en un tout cohérent afin d' expliquer ce qui s' était passé, mais c' était peine perdue. À chaque tentative, elle était secouée d' un sanglot chaque fois un peu plus difficile à supporter. Elle tournait dans le bureau de Gaby comme une toupie, ramassant les crayons éparpillés sur le linoléum, réunissant une à une chacune des aspirines sur le bureau en les réintroduisant minutieusement dans leur boîtier, épongeant le café répandu entièrement sur les dossiers de l' enquêteur. L' inspecteur Villeneuve la suivait comme un chien de garde, de peur que quelqu' un d' autre ne se charge de l' enquête en cours. Il avait toujours voulu le poste de Gaby et c' était sa chance.«« Ne touchez pas à ceci; ne touchez pas à cela...Reprenez vos esprits voyons! »» Alice n' entendait rien. Il la prit alors délicatement par le bras et lui suggéra poliment de s' asseoir et de lui raconter toute l' affaire. Après quelques minutes d' hésitation et entre quelques reniflements, elle parvint enfin à s' expliquer: Elle se rappelait que la femme de Victor lui avait téléphoné vers 4 heures du matin, en panique, affirmant que son Victor était mort dans son lit. Elle avait alors dépêché deux voitures-patrouille sur les lieux pour confirmer les dires de la dame, compte tenu des antécédents du couple à l' égard de la police locale. Dix minutes plus tard, on confirmait la mort du vieil homme. Comme dans ce cas-ci il aurait pu s' agir d' une histoire de violence conjugale, Alice avait cru bon d' en avertir le responsable des affaires criminelles, en l' occurence l' enquêteur Miville, afin qu' il procède aux premières constatations d' usage avant le travail du coroner. Elle lui avait crié de son bureau une fois, deux fois, trois fois. Elle s' était remise à pleurer et chaque sursaut entre-coupait les mots: «« 4 heures 10... arrêtée... »» «« Madame Alice... »» Victor... mort... l'horloge grand-père... arrêtée... »» «« Mais encore?... »» questionnait l' inspecteur. Il tentait de deviner plutôt que de comprendre de quoi Alice parlait. Il fallait lire entre les lignes. Puis elle avait entendu un drôle de bruit provenant du bureau de Gaby et croyant que comme à son habitude, il tempêtait à cause de l' horloge, elle s' était approchée tout doucement du bureau de l' enquêteur afin de ne pas le brusquer davantage. Il avait tant travaillé sur ce dossier de meurtre d' enfant! Et elle l' avait trouvé étendu là, face contre terre près de son bureau, sa chaise qui tournait encore sur ses pattes mobiles , renversée sur le dossier qui gardait encore les marques de son imposant propriétaire. Ses crayons, éparpillés sur le plancher, fuyaient encore sous les bureaux, suivant ainsi la pente naturelle de l' immeuble ancien. Sur le bureau, le café fumant dégoulinait en rafale sur le pantalon de Gaby tombé tout près, entraînant avec lui le contenu du flacon d' aspirines. Gaby-martin Miville avait succombé à une crise cardiaque, à 32 ans. Trop de gras, trop de café, trop de sédentarité avaient eu raison de sa santé. Le manque de sommeil, le surmenage, le stress lié à son emploi et le manque d' exercices avaient aussi contribué à provoquer cette attaque de façon sournoise et inattendue.Ce colosse de 6 pieds et trois pouces avait rendu l' âme, subitement et sans crier gare, seul, comme il avait vécu. Dans sa chute, sa montre s' était arrêtée, fracassée en mille miettes. Et du même coup, s' arrêtait l' horloge grand-père de M. Victor, anciennement horloger, qui l' avait offerte au poste de police de Shaboni 50 ans plus tôt pour souligner le travail exceptionnel des policiers-pompiers, qui avaient au risque de leurs vies, sauvé sa Charlène et ses deux filles de l' incendie de leur premère maison. Elle s' était arrêtée, comme pour Gaby, après le dernier coup de 4 heures. ____________ Fin (Propriété exclusive) P.a « 13, rue de l 'Intrigue »; première partie.NOUVELLE no 1 P.a.MK Le dernier coup de 4 heures, provenant de la somptueuse horloge grand-père flanquée au fond d' un des couloirs du commissariat de Shaboni, avait eu raison de la patience de Gabriel-Martin. Le bâtiment, plus que centenaire, craquait à chaque tic-tac. La résonance du gong s' infiltrait entre les murs, assourdissant et lugubre. Gaby, comme ses collègues l' appelaient chaleureusement, était La recrue pour cette petite ville de campagne qui comptait à peine 2000 habitants. Intelligent et fier, il affichait cet air urbain qui ne manquait pas d' attirer les regards des filles de fermiers. Gaby se disait intimidé par ce rappel incessant des minutes qui passaient, interminables, particulièrement durant le quart de nuit. Comme il était le dernier entré en poste, normal qu' il ait hérité de ce petit bureau que personne ne voulait, lui aussi flanqué tout au fond du "couloir aux frissons". Il avait l' impression que l' horloge le narguait à chaque coup de balancier en lui martelant la tête de son infernal mouvement. Ça le rendait complètement fou! Même la porte fermée, il n' y avait que ce gong qui "gongait" ! Il aurait préféré disait-il, ne pas avoir fait d' études universitaires et se retrouver ainsi, confiné à son bureau des enquêtes criminelles vingt heures durant, à se "taper" un mal de tête carabiné à cause de cette maudite horloge. 4 heures du "mat", et il n' arrivait pas à se décider à prendre du recul devant une affaire particulièrement sordide. Il s' agissait d' une histoire de meurtre d' une enfant de 4 ans et ce crime horrible le hantait jour et nuit. Il enviait ses collègues qui travaillaient sur la patrouille, qui se limitait ici à Shaboni, à traquer gentiment les jeunes un peu trop turbulents. Jamais il ne se passait quelque chose qui aurait nécessité l' intervention de renforts ou l' usage de la force. Les menottes servaient plutôt à assouvir les fantasmes de quelques agents encore "verts"... Enfin. Si au moins Gaby-Miville avait eu l' occasion de s' en servir au moins une fois!... Mais il était trop accaparé par son travail d' enquêteur. Depuis trois jours il ne dormait plus, ne mangeait plus, envahi par ce dossier de malheur et par le rappel des minutes qui passaient, et celui que le tueur courait encore les rues: Cafés, brioches et aspirines... _____________________ À Shaboni il faut bien le dire, l' époque "rock'n'roll" était bel et bien révolue. Autrefois prospère grâce à sa mine de cuivre, la ville s' était vidée tout comme sa mine, pour devenir un village fantôme et sinistre. On pouvait voir encore ici et là les restes d' une ville déchue, déchirures dans ce décor champêtre. À l' époque, les crimes à répétition tenaient en haleine une bonne dizaine d' enquêteurs, du temps où la ville ressemblait davantage à un mini-Chicago qu' à une ville de province. Des agents fédéraux étaient débarqués par centaine quinze ans plus tôt, à la demande des autorités locales, pour mettre fin au crime organisé et à la contrebande. Shaboni était devenue une ville de chômeurs, d' assistés sociaux, de toxicomanes, de petits revendeurs, de retraités pourchassés par ceux-là, cibles parfaites pour "petite mafia avertie"! Mais ils se sont lassés et ont vite déserté ce coin de pays pourtant si charmant. Conséquences de la désindustrialisation des années '80. Le petit centre-ville était maintenant le lieu de rassemblement des jeunes qui avaient eu "l' audace" de naître dans un bled pareil. Du moins c' était l' opinion d' Alice, secrétaire municipale et réceptionniste aux appels 911. Même si la vie nocturne et mouvementée était de l' histoire ancienne, les quelques bars et restos qui avaient survécu au désastre lui donnaient encore de quoi occuper ses heures de travail. Quelques ivrognes éparpillés ici et là, des filles à faire rougir, des mecs au cellulaire, des ouvriers désabusés, des femmes délaissées, bref tout ce beau monde pour que la vie se raconte au quotidien. La majorité des commerces avaient déménagé leurs pénates dans le centre d' achats de la petite ville voisine, si bien qu' il ne restait que la coopérative, l' épicerie du coin, le "ferrailleur" et la minuscule pharmacie essentielle à la population vieillissante. Les quelques bazars accumulaient d' année en année la poussière de leur décrépitude. Dans ce contexte, les habitants de Shaboni avaient relégué aux oubliettes le possible travail des femmes et un avenir pour les jeunes. Ne leur restait alors, comme à l' époque de leurs ancêtres, l' avantage de pouvoir "commercer" de la rivière Shinouk vers le Grand Fleuve, et vers la ville. ____________________________________________ Gabriel-Martin Miville, originaire de la réserve autochtone Usqui près de Quaibek, connaissait bien la vie urbaine. Bien loin de l' idée que l' on se fait de l' autochtone "moyen", il avait grandi dans une communauté où traditions ancestrales et informatique faisaient bon ménage. Fils de Inuksu, grand chef des cinq nations, il avait acquis une notoriété digne d' un grand prince. D' une éloquence hors du commun, il savait user des mots avec grâce et discernement. À 24 ans, il décrochait son diplôme de 3e cycle en criminologie. Son père était fou de rage qu' il ait pris la direction que lui enseignait le renard, alors qu' il aurait dû suivre son instinct et partir, comme il se devait, et comme le fait la bernache, son animal totem. Mais Gabriel avait choisi suite à une déception amoureuse de suivre sa raison. Ce qui l' avait éloigné des siens de plus de 500 KM. Ce qu' il détestait à Shaboni, c' était le manque de civilités, l' absence du mot "communautaire". Tous et chacun vivaient totalement absents de l' autre. Nul endroit pour sa quête de vision essentielle à son "évolution". D' ailleurs...Y croyait-il encore? «« Mais qu' est-ce que je fais ici "bout d' christ"? »» se dit-il à lui-même en entendant sonner ce fameux coup de 4 heures... Pour lui Usqui était devenue un mythe, une légende, un fantôme. _______________________________ |
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